Introduction

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4 000 ans d'histoire sont en train de s'envoler ; 4 000 ans d'histoire vont bientôt être oubliés. 4 000 ans, c'est le temps qui nous sépare des débuts de l'agriculture indienne, ou plus précisément des débuts de la culture des principales céréales en Inde ; 4 000 ans durant lesquels des milliards de paysans indiens ont contribué par leur travail à une œuvre gigantesque : la diversification des variétés végétales. Chaque génération a apporté sa pierre à l'édifice, croisant telle variété avec telle autre, sélectionnant les espèces les mieux adaptées, améliorant toujours les techniques d'une agriculture durable, respectueuse de la terre et du vivant. Et puis il y a trente ans, la belle machine s'est enrayée. Au nom du progrès et de la nécessité d'augmenter les rendements, la Révolution verte a imposé les principes d'une agriculture ayant pour nouveaux dieux les variétés à haut rendement, les engrais et les pesticides. Peu à peu, les fermiers indiens ont abandonné les principes de l'agriculture durable pour se convertir à l'agriculture intensive, reléguant aux poubelles de l'Histoire l'expérience de quatre millénaires.

Tout çà pour une révolution qui n'a pas tenu ses promesses. D'accord, le nombre d'hectares cultivés a augmenté mais la productivité, qui s'était accrue les premières années, décline progressivement, la consommation d'engrais et de pesticides a explosé et le nombre de variétés cultivées a fortement chuté. Bref, le bilan n'est pas fameux. Et ce mouvement d'uniformisation des cultures va encore s'accélérer avec l'arrivée en force des organismes génétiquement modifiés, ces OGM dont on a modifié le patrimoine génétique pour leur attribuer de nouvelles propriétés. Certaines plantes sont ainsi dotées d'un gène de tolérance à un herbicide ou de résistance à un insecte ou au froid. Cette deuxième Révolution verte menace d'emporter avec elle ce qui reste du fantastique patrimoine végétal accumulé depuis des siècles par les paysans indiens en imposant un seul standard : les plantes transgéniques.

Les sauveurs de semences

Certains groupements d'agriculteurs, comme Save the seeds movement en Inde, s'attachent depuis quelques années à sauvegarder les variétés traditionnelles. "Save the seeds movement a été crée à la fin des années 80 par Vijay Jardhari, un fermier du district de Tehri Garhwal qui s'inquiétait des effets néfastes de l'utilisation intensive des produits chimiques sur ses terres raconte Bharat Dogra, un journaliste indien qui a consacré un livre aux organisations paysannes indiennes entrées en résistance (1). Après quelques hésitations, lui et sa femme Kamla décidèrent de ne pas faire pousser dans leurs champs les nouvelles semences [promues par la Révolution verte] dépendantes des engrais et des pesticides. Ce n'était pas une décision facile à prendre. Comme tous les paysans des collines de la région, la famille Jardhari avait du mal à joindre les deux bouts. La Révolution verte séduisait de plus en plus d'agriculteurs en leur promettant des rendements plus élevés en peu de temps. Pour rendre cette offre encore plus attractive, les agents chargés de la promotion distribuaient des engrais et des semences gratuitement. La tentation de prendre les nouvelles graines et d'abandonner les anciennes était trop forte pour de nombreux paysans. Mais Vijay lui, tint bon : c'était justement parce que cette technologie intensive se développait rapidement qu'il fallait que quelqu'un tente de conserver les variétés locales."

Depuis, Vijay Jardhari et ses compagnons de route continuent à faire pousser dans leurs champs et à conserver chez eux des semences traditionnelles. Et ils ne sont pas les seuls. Dans la vallée d'altitude de Ramasirain dans le district d'Uttarkashi par exemple, ils ont trouvé des agriculteurs qui cultivent une variété de riz appelée Chardhan, si bien adaptée aux conditions locales qu'ils ont toujours refusé de se convertir aux variétés à haut rendement de la Révolution verte. Dans d'autres villages, les ''sauveurs de graines'' ont également identifié des variétés de riz (Thapachini, Jhumkiya, Rikhwa et Lal Basmati) qui peuvent afficher des rendements comparables à ceux des nouvelles variétés. A la différence près que les premières peuvent être cultivées sans fertilisants chimiques ni pesticides alors que les secondes ont absolument besoin de ces béquilles technologiques. "Un jour, un scientifique venu leur rendre visite, leur a demandé, ironique : "Mais si le riz Thapachini est si bon que vous le dites, pourquoi ne le plantez-vous pas partout ?" raconte Bharat Dogra. Ce à quoi Vijay Jardhari a répondu que chaque variété répond à des conditions de culture spécifiques et que c'est pour cela qu'il faut miser sur la diversité et non sur la monoculture."

Plus de dix ans après avoir commencé son minutieux travail de conservation, Save the seeds movement est en train de gagner son pari. "Le succès se mesure au nombre de gens qui viennent ici chercher des semences précise Bharat Dogra. Pour l'instant, 130 variétés de riz, près de 150 variétés d'haricots nains et encore bien d'autres espèces de plantes ont été conservées. (…) Les conditions très difficiles dans lesquelles travaillent ces agriculteurs et ces militants limite cependant leur capacité à toucher le plus grand nombre possible de paysans pour les informer de leur travail et de la nécessité de conserver les semences traditionnelles."

Informer les communautés rurales du Sud

L'histoire de Save the seeds movement illustre parfaitement le combat que mènent les paysans qui souhaitent résister au dogme de l'agriculture intensive et à l'invasion programmée des OGM. C'est donc tout naturellement à Rishikesh, la ville la plus proche de ces villages ''résistants'', que la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l'homme (FPH), une fondation suisse qui encourage les initiatives visant à produire et à diffuser le savoir auprès de ceux qui y ont le moins facilement accès, et Disha, une association indienne de développement rural en Uttar Pradesh, ont choisi d'organiser un séminaire sur le thème " Biodiversité, droits des communautés rurales et implications des organismes génétiquement modifiés " (2). Une cinquantaine de personnes venues d'Asie, d'Amérique, d'Afrique et d'Europe se sont réunies du 5 au 10 décembre 1998 dans cette cité sacrée du nord de l'Inde, traversée par le Gange, pour une rencontre internationale pas comme les autres. Les débats n'ont pas eu pour cadre les luxueux salons d'un palace international mais le charme rustique d'un modeste hôtel. C'est là que se sont retrouvés côte à côte, assis en rond sur des nattes autour des interprètes franco-anglais-hindi, des intervenants venus de tous les horizons - agriculteurs et scientifiques, représentants d'organisations paysannes et membres d'associations de défense de l'environnement… - pour un débat multiculturel.

Le séminaire de Rishikesh clôturait un cycle de trois rencontres sur les enjeux des organismes génétiquement modifiés pour le monde agricole, les consommateurs et la société civile. La première d'entre elles a eu lieu en novembre 1997 en Suisse sur le référendum populaire d'opposition aux OGM (3). La seconde, qui s'est déroulée en Belgique en avril 1998, a mis l'accent sur les changements que provoquent l'arrivée des OGM pour la recherche agricole et l'agriculture durable en Europe (4). La réunion de Rishikesh, elle, avait un triple objectif : renforcer la capacité des communautés rurales du Sud à comprendre les enjeux que représentent les OGM ; promouvoir leur implication dans le débat et contribuer à la mise en place d'un réseau d'information sur la question.

Car les sociétés rurales des pays en voie de développement ne sont pas préparées à faire face à cette révolution biotechnologique. Dans les campagnes asiatiques et africaines, la majorité des paysans ignorent tout des plantes transgéniques. Certes beaucoup d'organisations rurales comme Save the seeds movement se sont mobilisées ces dernières années pour lutter contre l'érosion de la biodiversité agricole en Inde (Rupantar, KRRS…) comme aux Philippines (MASIPAG), en Thaïlande (Biothaï) ou en Amérique du Sud (ASPTA, RIAD). Mais aujourd'hui ces associations doivent faire face à un nouveau défi : l'arrivée des OGM. La priorité aujourd'hui est donc de faire connaître le plus largement possible les différentes composantes d'une question complexe et à haut risque qui menace les systèmes agricoles traditionnels. Il faut de nombreuses autres réunions comme celles de Rishikesh. Dans la foulée du séminaire indien, deux ateliers d'information ont d'ailleurs été organisés : le premier à Saharanpur en Inde par Disha et le second au Népal par le Programme de permaculture de Jajarkot.

Ce livre rend compte des travaux et des conclusions de ces cinq journées indiennes. A un séminaire "pas comme les autres" devait répondre un ouvrage "pas comme les autres". "Plantes transgéniques : le veto des paysans du Sud" ne se contente donc pas de rapporter les interventions des différents participants, les unes à la suite des autres, mais il s'en nourrit pour dresser le tableau des implications qu'entraîne l'introduction des OGM dans les agricultures des pays en voie de développement. Ce "Dossier pour un débat", qui sera traduit en anglais et aussi en hindi à l'attention des paysans indiens, souhaite apporter sa contribution à la réflexion collective ébauchée à Rishikesh en mêlant la voix des participants aux textes les plus pertinents sur le sujet. Les auteurs se sont efforcés de conserver les objectifs de la rencontre : mettre en garde les communautés rurales contre les conséquences de la diffusion des variétés transgéniques pour leur agriculture et les aider à avoir accès aux informations leur permettant de mener leur combat. Ils espèrent ne pas avoir trahi par cette recomposition les propos des participants. Ils assument seuls la responsabilité du texte final.

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Déclaration Finale de la Rencontre Internationale de Rishikesh (5-10 décembre 1999)

"Plantes transgéniques : le veto des paysans du sud" est organisé en deux parties et sept chapitres reprenant chacun des points de la déclaration finale adoptée par les participants du séminaire de Rishikesh :

Principes

Cinq principes auxquels on ne peut déroger car ils sont les fondements même d'une agriculture durable et d'un débat serein sur les organismes génétiquement modifiés :

1. Les semences appartiennent aux agriculteurs et non aux firmes. Les agriculteurs ont de tout temps créé et protégé une large biodiversité dans leurs champs.

2. Nous disons " non " à la technologie " terminator " et à toute technologie ayant pour objectif d'empêcher les graines de germer une fois replantées.

3. Devant la nature hasardeuse de la technologie des OGM et son contrôle concentré dans les mains de quelques multinationales, nous exprimons l’urgente nécessité d’exercer le principe de précaution dans les essais et expérimentations sur les OGM. Les droits des consommateurs devraient être correctement respectés.

4. Nous notons avec inquiétude que de nombreux travaux réalisés sur les OGM sont menés dans la plus grande discrétion. Nous exigeons une transparence complète de la part des gouvernements comme de la part des firmes sur toutes les questions qui relèvent des OGM. Compte tenu des risques importants que peuvent engendrer les OGM, la responsabilité liée à ces risques doit être clairement établie.

5. Il est nécessaire de questionner plus largement l’éthique d’une science qui occasionne un grand risque de périls nouveaux, ainsi que le processus de développement qui implique une diffusion rapide [et quasi-incontrôlée] de ces périls.

Moyens d’action

Trois moyens d'action pour parvenir à sauvegarder les intérêts des paysans et des communautés locales :

6. Il faut imposer un moratoire sur la commercialisation des OGM, le temps d'effectuer tous les essais permettant d'affirmer leur innocuité pour l'environnement et la santé. Si certains OGM sont commercialisés - après avoir passé tous les tests de sécurité -, cela doit permettre de renforcer la véritable sécurité alimentaire des populations et les systèmes d’agriculture durable et non pas leur nuire.

7. Les droits des communautés agricoles doivent être complètement protégés dans le cadre de l'Accord de l'OMC sur les Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au Commerce (DPIC). Ces droits devraient être largement interprétés afin d’inclure les droits des agriculteurs comme innovateurs et conservateurs des semences.

8. Lors de l’amendement des lois sur les brevets, prévu dans l'Accord sur les DPIC, il serait utile de se référer à la section 2 de l'article 27 de cet accord permettant aux membres "d'exclure de la brevetabilité les inventions dont il est nécessaire d'empêcher l'exploitation commerciale sur leur territoire pour protéger l'ordre public ou la moralité, y compris pour protéger la santé et la vie des personnes et des animaux ou préserver les végétaux, ou pour éviter de graves atteintes à l'environnement (...)".

Our fields, our seeds ; Farmers' self-reliance and protection of land will help struggle against hunger - Bharat Dogra - 1998 - 40 pages - Edité à compte d'auteur : Bharat Dogra, C-27, Raksha Kunj, Paschim Vihar, New Delhi, 110063, Inde

  1. Réunion organisée par l’association Disha en collaboration avec Save the seeds movement et Bharat Dogra, journaliste indien.
  2. Aliments transgéniques : des craintes révélatrices - Sous la direction de Robert Ali Brac de la Perrière et Arnaud Trollé - Editions Charles Léopold Mayer - 1998
  3. Le piège transgénique ? Vers un nouveau dialogue entre la recherche et le monde agricole - Robert Ali Brac de la Perrière et Arnaud Trollé - Editions Charles Léopold Mayer - 1999

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