Partie I, Chapitre I :

les semences appartiennent

aux agriculteurs

 

Les semences appartiennent aux
agriculteurs et non aux firmes.
Les agriculteurs ont de tout temps créé et protégé une large biodiversité dans leurs champs.

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Monsanto n'a rien inventé. Voilà des siècles et des siècles que les paysans du monde entier améliorent les variétés végétales. Et pourtant aujourd'hui, le géant de la biotechnologie - et les autres entreprises du secteur - réclament le monopole de la sélection variétale. Pas directement, non. Mais de manière détournée, à grands coups de brevets et de lancements sur le marché de semences transgéniques. Des semences coûteuses, gourmandes en intrants agricoles et que l'agriculteur n'a ni le droit de conserver pour ses prochaines semailles ni de croiser avec d'autres variétés. Après la Révolution verte, la révolution génétique risque d'entraîner une nouvelle vague d'intensification de l'agriculture et la disparition programmée de millions de petits paysans. Le bilan risque d'être particulièrement lourd dans les pays du Sud où les structures de production sont aujourd'hui moins concentrées que dans les pays industrialisés.

Le long travail de sélection des paysans

Les semences appartiennent aux agriculteurs : il est des évidences qu’il est bon de rappeler. Et d’expliquer. Car les multinationales qui créent des plantes transgéniques semblent avoir tendance à oublier que les variétés cultivées aujourd’hui sont le résultat du lent et patient travail de sélection que mènent depuis des siècles les paysans de la planète. "La plupart des plantes cultivées sont originaires du Sud, où les agriculteurs sélectionnent, entretiennent et conservent la diversité agricole depuis des milliers d'années rappellent l'Action internationale pour les ressources génétiques (Grain, en anglais), une ONG qui lutte contre l'érosion de la diversité agricole et la fondation Gaïa dans une de leurs publications (1). Leur travail s'est avéré être l'une des contributions primordiales à la biodiversité de la planète. L'histoire des variétés végétales que nous cultivons et consommons de nos jours pourrait être décrite comme le projet de recherche le plus étendu dans le temps et le plus innovant de l'histoire humaine." " La diversité dans l’agriculture est le fruit d’interactions soutenues entre les agriculteurs et leur environnement souligne également Carine Pionetti, ethnologue franco-candienne, auteur d’une enquête sur la biodiversité en Inde (2). A force d’observation, d’expérimentation et d’innovation, ils ont développé des pratiques agricoles en accord avec les écosystèmes locaux et des variétés capables de survivre dans des terrains ou des climats spécifiques. " Ce sont les paysans qui, au fil des générations, ont crée la richesse variétale dont nous disposons aujourd’hui . Ce sont eux qui ont commencé par domestiquer puis ont sélectionné et croisé les variétés existantes pour obtenir de nouvelles variétés mieux adaptées à nos besoins. Ce sont eux encore qui, à chaque saison, ont conservé une partie des graines obtenus pour les replanter et nous transmettre de récolte en récolte ce fabuleux patrimoine.

Mais la révolution génétique change la donne. Car désormais ce sont les industriels qui revendiquent le monopole de l’amélioration des plantes avec de nouvelles méthodes que le coût et la technicité rendent inaccessibles aux agriculteurs. " La transgenèse consiste en un ensemble de techniques extrêmement complexes scientifiquement et très coûteuses rappelle Arnaud Apoteker, responsable du programme biodiversité à Greenpeace France. Elle est impossible à réaliser par les paysans, ni même par les petits semenciers, mais est l’apanage des plus grandes compagnies multinationales, de moins en moins nombreuses mais de plus en plus puissantes. (…)  Ce ne sont plus les institutions publiques internationales qui tiennent les rênes de cette révolution agricole, comme ce fut le cas pour la Révolution verte, mais l’industrie privée multinationale et leurs intérêts commerciaux, inévitablement plus concernés par des retours rapides sur leurs investissements. "

Les débuts de la privatisation du vivant

Et pour assurer ce retour sur investissement, les semenciers réclament des droits de propriété exclusifs sur leurs obtentions végétales (cf. chapitre VII). Nous ne sommes qu’à l’aube de cette gigantesque opération de privatisation à l’échelle mondiale. Mais déjà, une partie – certes infime – du patrimoine végétal de l’humanité est tombée aux mains d’opérateurs privés. " Sous couvert de protection de la biodiversité , les entreprises semencières entreprennent l’inventaire des ressources vivantes utilisées en agriculture ou présentes dans les écosystèmes les plus sauvages s’insurgent de nombreuses associations françaises de protection de l'environnement, des organisations paysannes et des organisations de solidarité internationale et d'aide d'urgence dans un communiqué visant à alerter l'opinion publique (3). Les végétaux, les micro-organismes sont aussi vite brevetés, génétiquement manipulés puis commercialisés. Ne reste aux populations d'origine de ces êtres vivants qu'un joli catalogue des ressources qu'elles auraient pu un jour gérer et valoriser pour leur propre bénéfice. Il leur restera aussi à payer des royalties sur des cultivars qui ne leur appartiennent plus." " Pour ces compagnies des sciences de la vie, la vie devient une matière première, un assemblage de gènes que l’on peut assembler comme un Mécano ajoute Arnaud Apoteker. Et de plus en plus une invention, que l’on va breveter comme n’importe quel procédé mécanique. Les entreprises de biotechnologie se ruent sur les brevets sur le vivant, des micro-organismes aux plantes, aux animaux, voire aux lignées de cellules humaines, malgré la plupart des législations nationales qui excluaient la brevetabilité du vivant. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) et les Etats-Unis, au secours des multinationales, sont en train d'imposer au reste du monde une vision du brevet, qui donnera à une poignée d’entreprises un quasi-monopole sur les ressources génétiques, en limitant considérablement l'accès aux paysans, qui en ont pourtant été les gardiens pendant des millénaires (voir encadré). L’étendue des brevets est également de plus en plus large : Agracetus, par exemple, possède un brevet qui couvre toutes les modifications génétiques du coton, et un autre sur le soja.  Cette étendue considérable des applications de ces brevets provoque de nombreuses bagarres juridiques, favorise encore la concentration des entreprises du secteur, dont les nombreuses entreprises à capital-risque de la biotechnologie des années 80 se font acheter par les multinationales, plus pour leur portefeuille de brevets que pour leurs bénéfices. Elle est également source d’insécurité alimentaire et de pouvoir pour les nouveaux possesseurs de germoplasme. "

Mais le plus grave, peut-être, est que ce pouvoir est concentré entre les mains d'une poignée de mastodontes dont la puissance ignore les frontières. "Certains groupes industriels ont multiplié ces deux dernières années les rachats et les fusions pour s’assurer un portefeuille de droits de propriété intellectuelle les rendant maîtres de créer des produits et de contrôler de larges secteurs de l’agro-alimentaire" regrette Robert Ali Brac de la Perrière, coordinateur de la rencontre de Rishikesh (France). "Ces grandes multinationales agro-semencières rachètent les petites sociétés qui pourraient contrecarrer leurs plans précise Peter Muchambo d'Agriculture paysanne et modernité Africa (APM Africa, Zimbabwe) - un réseau d'organisations paysannes africaines. Monsanto, par exemple, a multiplié les acquisitions - la division semences de Cargill, Delta and Pine Land Company, etc. - dans le seul but de devenir le numéro 2 mondial en un temps record."

Aujourd'hui, six géants - Monsanto (Etats-Unis), AstraZeneca (GB/Suède), Novartis (Suisse), Du Pont/Pioneer (USA), Aventis (née de la fusion entre Hoechst - Allemagne -, AgrEvo - filiale commune de Hoechst et Schiering -, Rhône-Poulenc - France -) et DowElanco (Etats-Unis) - contrôlent à eux seuls quasiment 100% du marché des semences transgéniques. Et le mouvement de concentration n'est certainement pas arrivé à son terme. Il ne serait pas étonnant que ce grand jeu planétaire se poursuive au risque de déboucher sur une situation de quasi-monopole qui mettrait les agriculteurs en danger. "Au train où vont les choses, nous ne serions pas étonnés de voir Pioneer et Monsanto fusionner, ce qui ne ferait qu'accentuer la structure monopolistique du secteur s'inquiète Peter Muchambo. Cela voudra dire que tous les prix seront fixés par eux, non par les fermiers." Au bout de la logique se profile déjà le risque de voir les paysans totalement dépendants de quelques firmes.

Vers une nouvelle dépendance économique

Le développement des OGM va en effet entraîner des coûts supplémentaires pour les agriculteurs des pays du Sud, qui vont devoir acheter des semences génétiquement modifiées alors qu’ils utilisaient jusqu’à présent des semences ‘’traditionnelles’’. C’est en tout cas ce que craint Fred Zinanga, agronome au Community Technology Development Trust (Zimbabwe) - une ONG militant pour les droits des communautés rurales -, qui cite pour exemple la situation qui prévaut dans son pays : "Au Zimbabwe, 70% de la production agricole est assurée par des petits agriculteurs qui ont à peine les moyens d'acheter des intrants. Pour cela, ils comptent sur les avances que leur versent les entreprises cotonnières avant même que les cultures soient récoltées. Dans ces conditions, on se demande comment ils pourront acheter des semences transgéniques qui doivent être renouvelées chaque année, en particulier celles avec les gènes Bt (conférant une résistance aux insectes) Aujourd'hui, Monsanto fait pression pour pouvoir commercialiser ses OGM au Zimbabwe sans avoir à respecter la procédure normale d'agrément des nouvelles technologies et leur compatibilité économique avec le système agricole local. (…) Il est complètement suicidaire d'encourager les fermiers à cultiver des plantes transgéniques, soi-disant rentables, alors que ces OGM au Zimbabwe sont au-dessus de leurs moyens. (…) Comment les petits paysans pourront-ils acheter ces nouvelles générations de semences génétiquement modifiées alors qu'ils ont déjà du mal aujourd'hui à payer des semences certifiées vendues dans le commerce. "

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que l’agriculteur qui aura recours aux OGM devra renouveler chaque année son stock de semences. Les semenciers interdisent en effet contractuellement à leurs clients de conserver une partie du grain récolté pour s’en servir comme semence l’année suivante. En juin 1998, Monsanto a fait paraître dans les journaux agricoles américains ce message de mise en garde : "Lorsqu'un agriculteur conserve et replante des semences biotech [les semences génétiquement modifiées] brevetées de Monsanto, il doit comprendre qu'il se met dans son tort. Et que cela est vrai même s'il n'a pas signé de contrat au moment où il a acquis les semences (c'est à dire s'il replante ou achète des semences au noir auprès d'un voisin).Il commet un acte de piraterie… De plus, le piratage des semences pourrait coûter à l'agriculteur des centaines de dollars par acre [0,4 hectares] en dommages et intérêts et frais de justice plus de nombreuses années d'inspection de son exploitation et de ses livres de compte."(4)

La multinationale n'aura bientôt plus besoin de publier ce type d'avertissement. Grâce à Terminator, elle pourra en effet, d'ici quelques années, remplacer avantageusement la stérilité ‘’contractuelle’’ par une stérilité biologique. Cette nouvelle technologie de "contrôle de l'expression des gènes" permet d’introduire un gène stérilisateur dans le patrimoine héréditaire de la plante. Celle-ci se développe normalement mais produit un grain biologiquement infécond (voir chapitre II). "La dernière trouvaille des entreprises semencières consiste à mettre au point des plantes qui ne peuvent se reproduire, ce qui leur donne l'assurance de vendre à chaque saison de nouvelles graines aux paysans assure Niel Ritchie, organisateur national pour la politique alimentaire et agricole de l'Institut pour la politique agricole et commerciale (IATP, en anglais), une organisation qui surveille l'évolution de la politique internationale en matière d'alimentation, d'environnement et de biotechnologies (Etats-Unis). Mais pour les habitants des pays soumis à des problèmes de sécurité alimentaire, cette invention représente un danger mortel. Surtout lorsque l'on sait que ces plantes transgéniques exigent des traitements chimiques spécifiques."

La majorité des semences génétiquement modifiées - 70% selon la Fondation internationale pour le progrès rural (Rafi, en anglais), une ONG qui se bat pour la conservation et l'utilisation durable de la biodiversité agricole - contiennent en effet un gène de résistance à un herbicide particulier. Ce qui oblige donc les agriculteurs à acheter ce produit chimique. Un coût supplémentaire qui vient s’ajouter à celui de l’achat des semences. " Si certains OGM peuvent peut-être réduire la consommation de pesticides chimiques, la plupart des produits transgéniques sont conçus pour résister à des herbicides vendus par les mêmes multinationales regrette Greenpeace et d'autres associations (3). Globalement la solution biotechnologique impose donc un recours accru aux intrants. Cette orientation encourage la monoculture intensive et marginalise progressivement les petits paysans qui sont déjà les plus sensibles à la faim. "

La disparition programmée des petits agriculteurs

Et c’est bien là le fond du problème : les OGM ouvrent la voie à une nouvelle intensification de l’agriculture qui va se traduire par la fragilisation des petits paysans et leur disparition. " La complexité des techniques mises en œuvre, leur degré de technicité et leur coût ne peuvent qu’accélérer la marginalisation des petits agriculteurs du monde entier prédit Arnaud Apoteker (3). Chaque élévation du degré de complexité des pratiques agricoles, avec la libéralisation mondiale des échanges, a provoqué des phénomènes de concentration de la production agricole par lesquels les plus gros et les plus modernes des agriculteurs ont absorbé les exploitations plus petites, renvoyant des millions de ruraux grossir les mégapoles. " " On avait déjà constaté ce phénomène dramatique de marginalisation au début de la première Révolution verte dans les années 60 et 70 rappellent les associations de solidarité internationale et de protection de l'environnement (3). Des milliers de petits paysans avaient alors été exclus du secteur agricole et contraints de rejoindre les villes en quête d’un emploi. Ils sont aujourd’hui encore le cœur de masse miséreuse des mégapoles du Tiers monde, foyers conséquents de malnutrition chronique. "

Ce mauvais scénario s'est répété dans de nombreux pays. Un exemple parmi tant d'autres : l'Algérie. "Les options de développement initiées par les différents gouvernements ont privilégié l’industrie industrialisante qui a concentré les moyens financiers, techniques et énergétiques au détriment de l’agriculture raconte Nora Berrahmouni, conseillère en développement durable au Programme des Nations Unies pour le développement en Algérie. Des terres arables furent marginalisées et abandonnées. L’introduction de variétés à forte production (surtout sur la frange littorale) a entraîné le délaissement progressif des cultivars et des variétés locales, remarquables par leur rusticité et leur adéquation vis à vis des conditions du milieu et des pratiques culturales et sociales. D’autre part, l’urbanisation et l’exode rural des jeunes vers les villes ont vite fait de fragiliser les liens de l’homme non seulement à sa terre mais aussi à son propre matériel biologique. Restent quand même certains îlots, remparts au " modernisme ", au niveau des oasis et des montagnes où ces liens nourrissent encore le quotidien des populations locales. Héritées depuis des siècles, les pratiques traditionnelles sont jalousement sauvegardées par des agriculteurs soucieux de leur patrimoine et de leurs terres. Mais qu’en sera–t–il encore demain, face à cette séduction des OGM et à la pression des machines biotechnologiques ?"

Cette vague de concentration n’a pas épargné les pays industrialisés. L’intensification de la production agricole a vidé le territoire rural européen de sa population comme en témoigne Wilhelmina Vanbeuningen, une agricultrice anglaise : " Nous nous sommes installés en 1978 dans une ferme de 20 acres [8 hectares], ce qui était une exploitation de taille moyenne pour l’époque. Les quatorze salariés qui y travaillaient faisaient vivre cinquante-cinq personnes. Pour faire ses courses et se distraire, il y avait deux magasins, deux pubs, un forgeron et une gare. Pas d’école par contre qui venait juste de fermer. Aujourd’hui, il faut une heure de voiture pour aller faire ses courses à la ville, le seul magasin qui reste au village étant très petit. Le forgeron et la gare ont disparu et beaucoup de familles ont quitté la campagne pour s’installer en ville. Par contre, les "vieux", qui en ont assez des inconvénients de la vie citadine, viennent vivre leur retraite chez nous, ce qui contribue à déséquilibrer encore plus la pyramide des âges. La ‘’biodiversité’’ humaine aussi a changé. " 

La situation de n’est guère plus reluisante aux Etats-Unis selon Niel Ritchie : "Pour les agriculteurs américains, le principal problème est de réussir à s'assurer un revenu décent dans un système économique qui échappe en grande partie à leur contrôle. (…) Récemment, le prix des cultures vivrières et du bétail est tombé à un niveau inférieur au coût de production, entraînant la faillite d'un grand nombre d'entre eux. L'ironie de l'histoire, c'est que plus les prix baissent, plus les paysans augmentent leur production pour pouvoir honorer le paiement de leurs emprunts. Mais plus ils produisent, plus les cours chutent. Le cercle vicieux continue jusqu'à ce que les agriculteurs se retrouvent en situation de banqueroute. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que beaucoup soient prêts à utiliser tous les moyens pour augmenter leur rendement, parfois même au mépris des règles les plus élémentaires. De nombreux Etats du pays connaissent une extrême pollution due à l'élevage intensif du bétail. Il est aussi fréquent de trouver des poissons morts dans les rivières et dans les fleuves à cause de l'épandage excessif d'engrais ou de lire des rapports sur des émanations toxiques qui rendent les gens malades ou des régions invivables. (…) Ces substances chimiques réapparaissent dans nos puits, nos rivières et jusque dans le golfe du Mexique, où rien, à l'exception d'algues, ne peut vivre. On pourrait également parler des maladies qui ont touché un grand nombre d'hectares de blé et de coton ces dernières années. Ces nuisances qui menacent les récoltes sont le résultat d'une politique de monoculture qui a contribué à détruire la biodiversité."

Et la condition économique des agriculteurs américains ne va pas s’arranger avec l’utilisation des OGM. La fuite en avant technologique a au contraire pour conséquence de les étrangler encore un peu plus financièrement. "Le développement des semences brevetées et de l'obligation contractuelle d'utiliser des traitement chimiques spécifiques a fait augmenter les coûts de production des paysans sans que cela ne se traduise par une baisse des autres charges ou une hausse des prix de vente poursuit Niel Ritchie. Malgré des récoltes record , les fermiers font faillite à une cadence elle aussi record et ils entraînent dans leur chute l'économie des petites villes agricoles."

Du paysan au producteur de molécules

Cette sombre évolution de la situation des agriculteurs, dans le pays qui a le plus recours aux OGM, préfigure certainement ce que sera demain l’avenir des paysans du monde entier si le développement des variétés de plantes transgéniques continue à se faire uniquement dans cette logique d’intensification de la production. Etranglés financièrement par des coûts de plus en plus lourds, les paysans risquent d’être confrontés également à une baisse des prix de vente de leurs récoltes. En rendant possible la production d'une molécule (un acide gras par exemple) par une autre plante que celle qui la fabrique naturellement, la transgenèse offre en effet aux acheteurs la possibilité de diversifier leurs sources d’approvisionnement et donc de renforcer leur pouvoir de négociation. " Les plantes cultivées en tant que telles ne sont plus la matière première, ce sont les produits qu’elles contiennent qui sont importants et que l’on peut faire fabriquer par différentes plantes grâce au génie génétique explique Arnaud Apoteker (3). (…)Les utilisateurs de matières premières, en particulier l’industrie agro-alimentaire, pourront ainsi choisir leurs sources d’approvisionnement en fonction des cours des marchés, des progrès technologiques ou de la stabilité politique de la région de culture. Cela provoquera très probablement des baisses des prix des matières premières et un affaiblissement des positions de négociation des producteurs sur les prix. Les victimes économiques en seront vraisemblablement les agriculteurs de plus en plus réduits à l’état de simples moléculteurs, fabricants de molécules en fonction des demandes du marché. "

A terme se profile donc la menace d’une agriculture totalement sous contrôle avec des paysans réduits au rang de simples exécutants plantant des semences mises au point dans des laboratoires par des multinationales qui imposent leurs méthodes de culture. " Avec les plantes transgéniques, la liberté des pratiques et l’indépendance de choix des agriculteurs se réduisent, puisque l’agriculteur travaille avec un produit breveté soumis à des conditions d’utilisation très précises explique Robert Ali Brac de la Perrière. Par exemple, les contrats d’utilisation de la variété de soja transgénique résistante à l’herbicide RoundUp interdisent entre autre, de cultiver d’autres variétés, d’utiliser d’autres herbicides que celui autorisé par Monsanto ou d’échanger les semences avec ses voisins. De plus, l’agriculteur doit autoriser la firme à réaliser des inspections pendant trois années dans ses champs. "

A cette aliénation s’ajoute une inéluctable disparition des savoirs puisque les agriculteurs perdent leur rôle traditionnel de gardiens de la biodiversité et de sélecteurs-adaptateurs des variétés les mieux adaptées à leur environnement. C'est ce que redoute Nora Berrahmouni : " L’attachement de l’agriculteur à son activité est d’autant plus fort que les liens avec sa terre et son matériel biologique sont importants. La valeur du matériel biologique dépend de la qualité des manipulations qu’il a subies pour son entretien, sa conservation et tous les processus de sélection variétale ou écotypique dont il fait l’objet. Néanmoins, l’efficience de ces manipulations traduit le savoir-faire du paysan. L’ancrage au terroir et la ruralité de celui–ci sont intimement liés à la capacité de production et à la maîtrise de son matériel biologique. Des terroirs ont attribué leurs noms à diverses variétés cultivées parce que les paysans locaux, par des techniques de sélection variétale, sont parvenus à mobiliser des génomes qu’ils ont reproduit pendant des décennies. La valorisation de ce système tridimensionnel et complémentaire (homme–terre–ressources génétiques) est essentielle pour le développement agricole futur.  L’injection, dans le système de production, des graines ou des organismes importés put procurer des gains conjoncturels . Cependant, cette pratique conduit à l’abandon des ressources biologiques locales et surtout des techniques précises de multiplication et de valorisation qui ont conféré à ce système son autonomie. L’économie dépendante génère un désintérêt qui se transforme rapidement en inaptitude. Celle-ci provoque des ruptures des équilibres socio–culturels et économiques dont il est difficile d’inverser les tendances. La perte devient totale avec une rupture de transmission  " inter–générations " des messages, des connaissances et des savoirs, entraînant progressivement la mémoire collective dans le gouffre de l’oubli. "

Menaces écologiques sur les pays du Sud

Ce sont les agriculteurs du Sud qui ont le plus à craindre de cette révolution génétique. D’abord parce qu’ils achètent aujourd’hui beaucoup moins de semences que leurs confrères du Nord engagés dans une politique déjà plus productiviste. Les spécialistes estiment ainsi que dans les pays en voie de développement, environ 80% des semences utilisées proviennent des champs des agriculteurs alors qu’en France cette proportion n’est plus que de 50% toutes céréales confondues et de 5% seulement pour certaines plantes hybrides comme le maïs. Le choc risque donc d’être beaucoup plus dur. D’autant que les paysans du Sud manquent d’informations sur les OGM et sont donc des proies plus faciles pour les revendeurs comme l’explique Dominique Louette, de l’Institut Manantlàn d'écologie et de conservation de la Biodiversité (Imecbio) de l’université de Guadalajara (Mexique) : " Au Mexique, le service d’appui technique en agriculture a été démantelé depuis plusieurs années. Les agriculteurs n’ont actuellement comme interlocuteurs pour la conduite de leurs cultures que les revendeurs d’intrants agricoles et représentants (très bien organisés) de fabricants de semences, seuls débouchés professionnels pour les agronomes. Autant dire que les agriculteurs n’ont accès à aucune information qui leur permette de choisir en connaissance de cause. D’autre part, si les agriculteurs mexicains se montrent capables d’utiliser n’importe quel produit chimique dans des conditions dangereuses pour leur propre santé, comment ne seraient-ils pas ouverts aux semis de variétés transgéniques alors que celles-ci viennent du "big brother" où ils ont pu observer, lors de périodes répétées d’immigration clandestine aux USA, les performances techniques de l’agriculture américaine ?"

Il y a également fort à craindre que certains Etats asiatiques, africains ou sud-américains servent de terrain d’essais à des semenciers désireux d’échapper aux réglementations pointilleuses des pays industrialisés. " Ce sont trop souvent les pays du Sud, qui sont utilisés comme laboratoires bon marché pour la mise au point de plantes transgéniques, car ils sont moins réglementés et permettent d’accélérer la mise au point des cultures grâce à la contre-saison " accuse Arnaud Apoteker. Peter Muchambo lui aussi fait part de ses craintes : "Les pays pauvres ont tendance à privilégier les créations d'emplois ou les rentrées de devises au détriment de la pollution des sols ou de l'environnement. La pauvreté pousse les paysans a accepter plus facilement l'offre des multinationales qui leur proposent de servir de "cobayes" et de louer leurs champs. Quand l'expérience s'arrête et que la terre leur est rendue, elle est improductive et irrémédiablement abîmée par les produits chimiques qui ont été utilisés. Résultat : l'agriculteur est obligé de s'en remettre à l'aide de l'Etat pour assurer sa survie."

Un scénario qui ne relève pas uniquement de l’agriculture-fiction tant les révélations sur des essais menés dans certains pays en dehors de tout cadre réglementaire se sont multipliées ces derniers mois. Ainsi, selon José Hermero Hoffmann, secrétaire d’Etat à l’agriculture de l’Etat de Rio Grande do Sul, un état du sud du Brésil qui a fait le choix de produire du soja non génétiquement modifié, " plus de 600 expérimentations de semences trangéniques sont menées en ce moment au Brésil, dont à peine 10% sous le contrôle du ministère fédéral de l’agriculture " (propos rapportés dans le quotidien français Le Monde (5)).

Du cacao dans le blé ?

Mais la menace la plus grave pour les pays en voie de développement est de se voir déposséder de leurs cultures d’exportation. Les nouvelles techniques de transgenèse permettent en effet d’intégrer dans une plante X le gène de synthèse d'une molécule - un acide gras par exemple - présent naturellement dans une plante Y. " Les conséquences pour les économies du Sud pourraient être considérables lorsqu’il sera possible, dans un avenir pas si éloigné selon les spécialistes, de faire produire par les plantes des pays du Nord ou en serre, du cacao, de la vanille ou de l’huile de palme " s’inquiète Arnaud Apoteker. Les agriculteurs d'Afrique ou d'Asie auront en effet du mal à faire jeu égal avec ceux d'Europe. "Les paysans du Tiers monde dont l'outillage est bien souvent manuel ou tiré par des animaux de trait ne peuvent résister à la concurrence des exploitants agricoles des pays industrialisés dont les systèmes de production sont déjà fortement mécanisés, motorisés et chimisés. Et rares sont les produits agricoles pour lesquels il n'existe pas aujourd'hui de telles différences dans les technique de production entre le Nord et le Sud" souligne Marc Dufumier, professeur à l'Institut national d'agronomie Paris Grignon (France) et spécialiste des systèmes agraires tropicaux, dans un article publié en 1998 (3).

Dès 1995, selon l'Institut Panos, une ONG spécialisée dans la diffusion d'informations sur les questions relatives aux pays en voie de développement, des agriculteurs américains ont récolté les premiers hectares de colza génétiquement modifié pour produire de l'acide laurique, une matière première essentielle pour les industries de la cosmétique et de la savonnerie. Cet acide est traditionnellement extrait de l'huile de palme et de noix de coco, produites à 80% en Indonésie et aux Philippines. La disparition de ce marché - un des plus importants de l'agriculture philippine - affecterait 30% de la population. Sans aller jusque là, la simple existence de cette nouvelle source de production risque d'influer sur les cours. "Etant donné les conditions de productivité dans les grandes exploitations productrices de colza aux Etats-Unis, il est à craindre que les paysans philippins soient dorénavant contraints de vendre leurs noix de coco à un prix beaucoup plus faible" explique Marc Dufumier. Pour l'instant, Calgene, l'entreprise qui commercialise le colza génétiquement modifié, affirme que cette plante transgénique ne concurrencera pas les palmiers et les cocotiers mais servira uniquement à compenser la pénurie les années où la production d'huile tropicale est plus faible. Difficile à croire tant la tentation sera forte de généraliser cette culture. Les pays en voie de développement risquent bien d'être les grands perdants de la révolution génétique en cours.

 

  1. Commerce mondial et biodiversité en conflit n°1 et 2 - avril et mai 1998 - Grain et Gaïa - Disponible sur le site Internet de Grain : www.grain.org.
  2. Semences et savoirs en Inde, diversités en péril – Carine Pionetti - Editions cultures croisées - Décembre 1998.
  3. Appel de Greenpeace, de la Confédération paysanne, Solagral, Vétérinaires sans Frontières et de nombreuses associations de solidarité internationale et de protection de l'environnement pour dénoncer la présentation des OGM comme la solution au problème de la faim - 1998.
  4. Rapporté par Jean-Pierre Berlan, directeur de recherches à l'Institut national de recherche agronomique (France) dans un article publié dans le quotidien français Le Monde - Octobre 1998
  5. Propos rapportés par Le Monde du 26 mai 1999.

Haro sur la biopiraterie

La décision de la Cour Suprême américaine en 1980 (voir chapitre VII) d'autoriser le brevetage du vivant a marqué le départ d'une course aux brevets entre industriels. Une course qui tourne au pillage du patrimoine végétal des pays du Sud.

La biopiraterie est une nouvelle forme d'exploitation des ressources des communautés locales du Sud. Cette exploitation touche non seulement aux ressources biologiques utilisées de manière traditionnelle dans les pays en voie de développement, mais aussi à leurs ressources intellectuelles, c'est-à-dire à leurs savoirs et connaissances sur le monde vivant. Outre les plantes alimentaires, médicinales, les micro-organismes et les animaux, la biopiraterie touche aussi les gènes humains de communautés autochtones présentant un intérêt pour la science. La bioprospection, selon la manière dont elle est pratiquée (respect ou non de la règle du consentement informé des communautés, partenariat sur le développement de nouveaux produits à partir des ressources génétiques, partage des bénéfices...) peut devenir une forme de biopiraterie. "Les espèces vivantes vues comme des " ressources génétiques ", et les gènes comme des usines à protéines, le vivant réduit à l’état de produit industriel, protégé par des droits de propriété intellectuelle, les entreprises des sciences de la Vie se lancent dans ce qu’elles appellent la " bioprospection ", qualifiée par les populations indigènes de " biopiraterie " dénonce Arnaud Apoteker de Greenpeace France. Les chercheurs des multinationales prospectent auprès des populations indigènes des espèces qui seront étudiées dans les laboratoires du Nord, et brevetées si elles recèlent un gène utile. C’est ainsi que la quinoa des Andes, le neem des Indes, utilisés depuis des millénaires, sont devenues la propriété d’entreprises ou d’institutions nord-américaines, protégée par un brevet qui pourrait même, le cas échéant, interdire aux populations indigènes de les cultiver sans payer de royalties au possesseur du brevet. Des lignées cellulaires humaines de tribus de Panama ou des îles Salomon ont même été prélevées sous prétexte d’études médicales et brevetées aux Etats-Unis." En permettant d'isoler le ou les segments d'ADN responsables d'un trait particulier chez une plante ou une bactérie, de l'insérer dans le génome d'un autre animal ou végétal, et de breveter le nouveau 'produit' transgénique, les nouvelles biotechnologies accentuent ce phénomène d'appropriation


D'autres exemples de biopiraterie dénoncés par l'association Rafi (1) :


- l'Université de Tolède (Etats-Unis) détient deux brevets sur un composé de l'endod (savonnier) amélioré et cultivé par les femmes d'Ethiopie. Les scientifiques éthiopiens ont poussé plus loin le développement de ce composé pour maîtriser la schistosomiase, maladie dévastatrice très répandue en Afrique ;

- plus récemment, l'entreprise australienne ForBio Company, en collaboration avec l'Université de Hawaii, a revendiqué un droit de propriété sur un caféier sans caféine dont les gènes intéressants proviennent de l'île de la Réunion. La population locale en connaissait les caractéristiques depuis longtemps ;

- les composantes essentielles d'une plante médicinale malgache, la pervenche, ont fait l'objet d'un brevet de la part d'une société pharmaceutique américaine qui encaisse des centaines de millions de dollars par an grâce à la vente de médicaments contre le cancer ;

- au début de cette décennie, les chercheurs universitaires australiens ont obtenu une race bovine du Zimbabwe rare et résistante à la sécheresse. Aujourd'hui, la race Tuli a été incorporée au troupeau de bétail tropical de l'Australie et a également été mis sur le marché aux Etats-Unis et au Canada ;

- une espèce de riz bien connue et bien protégée, qui sert d'aliment de soudure en période de famine et que l'on retrouve souvent sur les marchés de l'Afrique occidentale, a été collectée au Mali et envoyée pour être étudiée à l'Institut de recherche international sur le Riz (IRRI) aux Philippines. L'IRRI a trouvé que ce riz africain comportait un caractère de résistance à une maladie importante et a permis à des scientifiques en visite de l'Université de Californie (à Davis) d'obtenir un brevet de ce gène aux Etats-Unis. Comme gage de reconnaissance de la contribution africaine, l'université en question a offert des bourses aux chercheurs de l'Afrique occidentale. Les cultivateurs africains pourraient tout aussi bien considérer aussi qu'il faille offrir des formations aux scientifiques américains ;

- les États membres de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle ont également fait don de la brazzein, une protéine ultra sucrée isolée de la baie d'une plante au Gabon, où ses qualités sont connues de la population locale. L'Université du Wisconsin a reçu quatre brevets sur le brazzein, à partir desquels des licences d'exploitation ont été accordées à des sociétés biotechnologiques américaines. Ces dernières effectuent sur le maïs l'ingénierie génétique pour que la plante produisent la protéine, car le marché potentiel pour les édulcorants très sucrés s'élève à 1,4 milliards de dollars à l'échelle mondiale. Cependant le Gabon n'en touchera pas un sou. L'OAPI aura le plaisir d'apprendre qu'elle contribue ainsi à l'obésité aux Etats-Unis.


(1) Les petits agriculteurs pris au piège des accords sur les Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle liés au Commerce (ADPIC), Avril 1999 - Rafi


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