Chapitre I, deuxième section :

Terminator, dehors

 

Nous disons " non " à la technologie " Terminator " et à toute technologie ayant pour objectif d'empêcher les graines de germer une fois replantées.

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Terminator : la toute nouvelle technologie de stérilisation des graines a déjà son surnom. Et quel surnom ! Difficile de trouver mieux pour une invention qui menace de mettre les agriculteurs à la botte des semenciers. " Que l’innovation soit orientée pour les besoins de l’industrie, n’est pas une chose nouvelle en agriculture, cependant le génie génétique au service d’un monopole agro-industriel peut rendre l’agriculteur totalement dépendant dénonce Robert Ali Brac de la Perrière, coordinateur de la rencontre de Rishikesh. Ainsi un brevet a été accordé en mars 1998 à une firme américaine, Delta and Pine Land Company et au ministère de l’agriculture des Etats Unis pour une biotechnologie qui permet d’empêcher la germination des semences récoltées. C’est une sorte de verrou biologique, favorable aux marchands de semences, mais très préoccupant pour les petits agriculteurs. De ce fait, Rafi l’a surnommé "Terminator Technology"" . Avec Terminator, les géants de l'agro-chimie ont enfin trouvé le moyen d'obliger les paysans à racheter chaque année de nouvelles semences puisque les graines récoltées seront stériles. Pour leur seul bénéfice. Cette nouvelle technologie n'apporte en effet rien à l'agriculture sinon de nouveaux risques écologiques et sanitaires. Une perspective si inquiétante que le "grand méchant gène stérilisateur" a réussi en quelques mois à faire la quasi-unanimité contre lui. Mais la mobilisation ne doit pas faiblir car Terminator n'est qu'une application parmi d'autres de la technologie permettant "le contrôle de l'expression des gènes". Le pire est sans doute à venir.

Terminator ou la stérilisation du vivant

Terminator, comment ça marche ? Si le principe est tout bête - un gène stérilisateur est introduit dans le patrimoine génétique de la plante pour qu'elle produise un grain biologiquement stérile - la mise en œuvre, elle, l'est beaucoup moins. Le processus est un peu compliqué à comprendre mais il mérite quelques efforts d'attention tant il est déroutant de voir tous ces trésors d'ingéniosité déployés dans le seul but de stériliser le vivant. "La technologie fonctionne grâce à l'insertion de trois éléments dans l'ADN de la plante" précise Martha L.Crouch, professeur associé de biologie à l'université d'Indiana (Bloomington, Indiana, USA) qui se sert de l'exemple du coton Terminator pour en expliquer le fonctionnement dans un article publié l'an passé (1). Dans le patrimoine héréditaire de la plante est inséré un gène A qui commande la synthèse d'une toxine qui stoppe la production de protéines. Ce gène A est activé par le promoteur d'un gène B qui n'intervient que tardivement dans le processus du développement de la plante. Le gène A n'entrera donc, lui aussi, que tardivement en action, ce qui permet de ne pas perturber la croissance normale de la plante et suffit simplement à rendre les graines de la plante stérile. Mais si ce gène A était actif dès le premier cycle de germination, les semenciers ne pourraient jamais produire de graines en vue de les vendre puisqu'elles seraient stériles. Les ingénieurs insèrent donc dans la plante un fragment d'ADN répresseur entre le promoteur du gène B et le gène A. Ce fragment empêche le gène A d'entrer en action et donc de rendre les graines stériles. Une fois que le semencier a produit suffisamment graines porteuses du gène de stérilité mais non stériles, il n'a plus qu'à faire disparaître de ces semences, qui seront vendues aux agriculteurs, ce fragment d'ADN répresseur qui bloque le processus de stérilisation des graines que produiront ces plantes. Pour cela, rien de plus simple.

Le fragment d'ADN disparaît en effet sous l'action d'une enzyme appelée recombinase. La synthèse de cette enzyme elle-même est commandée par un promoteur réactif à un traitement chimique, en l'occurrence l'antibiotique Tétracycline. Juste avant de vendre ses semences aux paysans, le semencier les traite donc à la Tétracycline, ce qui entraîne une réaction en chaîne. L'antibiotique déclenche la mise en action du promoteur qui commande la synthèse de l'enzyme recombinase. Cette enzyme fait disparaître le fragment d'ADN qui bloque le promoteur du gène de stérilisation. Lorsque la croissance de la plante est suffisamment avancée, le promoteur déclenche ce gène qui commande à son tour la synthèse de la toxine qui stoppe la production de protéines. Résultat : la plante arrive normalement à maturité mais ses graines sont stériles.

La redoutable invention a été mise au point et brevetée en mars 1998 conjointement par une entreprise américaine et le ministère de l’agriculture des Etats-Unis. Depuis, la multinationale Monsanto a racheté la Delta and Pine Land Company et négocie avec l'US department of agriculture le rachat des droits du brevet Terminator pour s'en assurer l'exclusivité avant de le commercialiser dans les cinq ans à venir. Les autres mastodontes de l'industrie agrochimique ne sont pas en reste. Les quatre plus gros concurrents de Monsanto - AstraZeneca, Novartis, Du Pont/Pioneer et Aventis - ont leur propre version de la technologie Terminator. Une technologie dénommée selon les firmes "protection de gènes", "technologie de restriction de l'utilisation génétique" ou "contrôle de l'expression des gènes". Mais au final, l'objectif reste le même : empêcher les graines récoltées de germer pour obliger les agriculteurs à racheter chaque année de nouvelles semences.

Aucun intérêt pour les agriculteurs

Avec Terminator, les semenciers touchent au but suprême : l'asservissement de leur clientèle. " Terminator est seulement le point d’aboutissement d’un long processus de confiscation du vivant, entamé dès le moment où l’hérédité biologique commence à prendre la forme d’une marchandise " précise Jean-Pierre Berlan, directeur de recherches à l'Institut national de recherche agronomique (France) dans un article paru dans le mensuel français, Le Monde Diplomatique (2). Un "long processus" commencé dès le XIXe siècle avec la technique de la détérioration puis, poursuivi à partir des années 30, avec les hybrides, ces variétés qui obligent déjà l'agriculteur à racheter des semences chaque année, puisque les générations suivantes ont des rendements bien inférieurs à ceux de la première génération. "Il n'y a donc aucune différence entre la technique de "détérioration" de la fin du XIXe siècle, celle des hybrides et la technique Terminator poursuit-il. La seule nouveauté tient au contexte politique. Jusqu'à la période récente, les investisseurs ne pouvaient pas révéler leur visée - la stérilisation du vivant - sans la rendre du même coup inaccessible. Les paysans constituaient une catégorie sociale puissante. Le vivant était sacré. Or les paysans sont maintenant en voie de disparition : ils se sont transformés en agriculteurs à l'affût du moindre "progrès" susceptible de retarder leur élimination finale. Quant au vivant, on le réduit à une source de bénéfices qui se présente sous la forme banale de filaments d'ADN. Le citoyen, anesthésié par vingt ans de propagande néolibérale, est conditionné à attendre de la science et de la technique, la solution aux grands problèmes politiques de nos sociétés, pendant que les politiques, eux, se content de "gérer". Enfin, les modestes maisons de sélection ont laissé la place à un puissant complexe génético-industriel qui étend ses ramifications jusqu'au cœur de la recherche publique. Terminator révèle simplement que ce complexe se sent maintenant assez puissant pour ne plus avoir à dissimuler son exigence de confiscation du vivant. " En plus, Terminator ouvre aux semenciers de nouveaux débouchés. Cette technologie de stérilisation s'applique en effet à des plantes qui n'avaient jamais été hybridées comme le blé, le riz, le soja ou le coton et qui représentent un marché énorme. Même pour les autres variétés, qui, elles, peuvent être hybridées, Terminator s'avère une arme encore plus efficace que l'hybridation pour garantir un réachat de semences. "Avec Terminator, la seconde génération de semences est tuée alors qu'avec l'hybridation, cette seconde génération est de qualité variable mais vivante" explique Martha L.Crouch.

Et les paysans dans tout ça ? Que leur apporte Terminator ? La réponse est aussi courte que limpide: rien. "Une variété commerciale portant ce gène ne pourra pas être reproduite, obligeant l’agriculteur à racheter de la semence chaque année explique Dominique Louette de l'Imecbio de l’université de Guadalajara (Mexique). Ce gène constitue un moyen pour les entreprises de garantir la rentabilité de leurs investissements et n’apportera aucun bénéfice aux producteurs." Les semenciers le reconnaissent eux-mêmes : " les entreprises qui travaillent dans ce domaine sont convaincues que cela présente un grand nombre d’avantages au premier rang desquels la protection de l’investissement qui a été nécessaire pour développer les semences " explique Monsanto dans un de ses communiqués (3). Traduction en termes moins diplomatiques : le principal objectif de Terminator est d'empêcher les cultivateurs de conserver ou d'échanger les semences et de les forcer ainsi à en acheter de nouvelles chaque saison.

Il est vrai que cette technologie n'offre que des avantages aux multinationales. Plus la peine de faire signer des contrats aux paysans par lesquels ils s'engagent à ne pas replanter les graines récoltées. La stérilité contractuelle s'efface devant la stérilité biologique, beaucoup plus efficace. Surtout dans les pays du Sud, où le manque de structures rend parfois difficiles les poursuites juridiques mais où le marché potentiel est gigantesque. On estime en effet que 80% des semences utilisées dans le Tiers monde proviennent encore de la récolte précédente. Bien sûr, les paysans ne seront pas forcés d'acheter ces nouvelles semences stériles mais certaines ONG craignent qu'ils soient fortement incités à le faire, ce qui les plongerait alors dans une spirale d'inflation des coûts, d'endettement et de dépendance. Ce qui est sûr en tout cas, c'est qu'une entreprise comme Monsanto lorgne sur ces nouveaux débouchés géographiques. La preuve : elle a déposé des demandes de brevets Terminator dans de nombreux pays en voie de développement.

Une technologie qui n'est pas sans risques

Au-delà même des problèmes éthiques et économiques, Terminator porte en lui de nombreux risques écologiques et sanitaires. A commencer par la contamination des champs voisins. "Ce gène lancé dans la nature pourra nuire à la capacité de germination de la semence des variétés contaminées et nuira donc directement aux agriculteurs traditionnels dont le système repose sur la reconduction de la semence de leurs variétés locales à chaque cycle" s'inquiète Dominique Louette. "Il est probable que, sous certaines conditions, Terminator pourra stériliser les graines des plantes de la même espèce cultivées dans les champs voisins confirme Martha L.Crouch. Ces effets seront cependant circonscrits à la première génération et ne pourront se transmettre aux autres générations." Explication : les grains de pollen des plantes Terminator sont porteurs du gène stérilisateur. Ce pollen emporté par le vent ou des insectes dans le champ voisin où pousse des plants d'une variété non-terminator de la même espèce peut les fertiliser. La graine qui naîtra - 1ère génération - ne sera pas stérile mais ses semences - 2nde génération - pourront l'être et donc mourront. Dans la plupart des cas. Car parfois, elles vivront : le système a des failles.

Contrairement à ce qu'affirment ses promoteurs, Terminator n'est en effet pas la parade absolue à la pollution génétique due aux échanges de gènes par croisement spontané des plantes transgéniques avec des variétés sauvages apparentées (voir chapitre III). "Il est intéressant de constater que Terminator a été présenté comme une méthode permettant de prévenir le flux de gènes des plantes transgéniques précise Martha L.Crouch. Pourtant, il n'est pas sûr que cette technologie répond bien à cet objectif. D'abord parce qu'il est peu probable que le traitement à la tétracycline sera fiable à 100%. Pour diverses raisons, certaines semences ne réagiront pas à l'antibiotique ou ne seront pas suffisamment traitées." Dans ce cas, les graines de la plante ne seront pas stériles. Et son pollen, porteur d'un gène de résistance à un herbicide par exemple, pourra fertiliser une plante d'une variété proche et transmettre ce gène de résistance aux futures générations, qui elles non plus ne seront pas stériles. "Une autre possibilité d'échec est que le gène stérilisateur ne parvienne pas à activer la synthèse de la toxine en raison d'un phénomène appelé "gene silencing" poursuit Martha L.Crouch. Certaines expérimentations menées sur d'autres OGM ont en effet montré - de manière inattendue - que dans certains cas, des gènes introduits, qui étaient à l'origine actifs, peuvent soudain s'arrêter de fonctionner. Si ce phénomène se produisait avec les graines contenant le gène Terminator, les plantes pourraient pousser et se reproduire peut-être pendant plusieurs générations jusqu'à ce qu'il s'exprime à nouveau de manière inattendue. "

A cette crainte de la contamination accidentelle s'ajoute celle de la toxicité des graines qui contiennent la toxine utilisée pour inhiber la germination. "On se pose de graves questions sur les effets de cette toxine précise Martha L.Crouch. (…) Prenons l'exemple des plantes fourragères. Tout le fourrage n'est pas toujours récolté avant que les graines n'arrive à maturité. Quels seront les effets de la toxine, contenue dans ces graines, sur les oiseaux ou les insectes qui les mangeront et sur les champignons et les bactéries qui les infecteront ? Et sur le sol ? Ces interrogations ne doivent pas être prises à la légères car chaque organisme a un rôle à jouer dans la croissance de la plante ? On peut également imaginer qu'un champ de cultures florales se trouve à côté d'un champ de cultures destinées à l'alimentation. Si la pollinisation croisée a lieu, les graines contiendront de la toxine qui pourrait se retrouver dans des produits sans que personne n'en sache rien." Sans oublier qu'on ignore tout du potentiel allergène de cette toxine pour l'Homme. Et que l'on est en droit de se demander si le traitement des graines à la Tétracycline ne contribue pas à favoriser la résistance humaine aux antibiotiques qui est en passe de devenir un des problèmes majeurs de santé publique (voir chapitre III).

Tous contre Terminator

Pour toutes ces raisons, Terminator a réussi à susciter des réactions de méfiance aux quatre coins du monde. "La mise au point de cette technologie a rendu évidente la stratégie des entreprises semencières constate Dominique Louette. Elle a eu l’avantage d’éveiller des craintes vis à vis des OGM, même chez ceux qui jusqu’à présent n’en envisageaient que les aspects positifs." Selon l'ONG Rafi, les condamnations sont quasi-unanimes. La conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique (CDB) qui s'est tenue à Bratislava (Slovaquie) en 1998 a ainsi exprimé ses inquiétudes vis-à-vis de Terminator et a demandé aux gouvernements d'agir avec prudence. La CDB a également mis sur pied un groupe scientifique chargé d'étudier la technologie. Dans ses récentes interventions prononcées à la FAO, il est apparu évident que le président de ce groupe en conclut que l'utilisation de la technologie Terminator pour créer des semences stériles est à la fois risquée et répréhensible. En octobre dernier, le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI ; CGIAR en anglais) - un réseau d’experts chargés par la Banque mondiale de gérer un programme de sélection végétale pour les pays les plus démunis - annonçait qu'il n'introduirait pas la technologie Terminator dans les champs des cultivateurs : " Le GCRAI n’intégrera dans son matériel de sélection végétale aucun système génétique destiné à empêcher la germination des semences en raison des risques potentiels d’un flux de gènes stérilisateurs par le biais du pollen ; des possibilités de vente ou d’échanges de semences non viables ; de l’importance des semences de ferme, notamment pour les agriculteurs les plus démunis ; des impacts négatifs potentiels sur la diversité génétique ; de l’importance de la sélection et de la reproduction à la ferme pour le développement durable de l’agriculture ".

Beau consensus. Un consensus qui commence à porter ses fruits. Les détenteurs de brevet donnent en effet des signes d'apaisement. Selon Rafi, certains comme la société AstraZeneca, le centre de biotechnologie végétale de l'Université Wageningen (Pays-Bas) ou bien encore le ministère de l'agriculture des Etats-Unis ont déclaré qu'ils n'utiliseraient par Terminator. D'autres comme Monsanto ont annoncé qu'ils seraient favorables à un moratoire et à un grand débat public avant de décider d'en lancer ou pas la commercialisation (3). Ces premiers signes sont encourageants mais pas suffisants. Il faut continuer à faire pression sur les gouvernements pour les obliger à refuser les brevets Terminator car le droit international leur offre cette possibilité. L'Organisation mondiale du commerce (OMC) prévoit en effet le rejet d'une technologie tout entière en vertu de ses règlements généraux. Ainsi l'article 27.2 du chapitre des accords sur les droits de propriété intellectuelle touchant au commerce (ADPIC, voir chapitre VII) permet aux Etats d'"exclure de la brevetabilité les inventions dont il est nécessaire d'empêcher l'exploitation commerciale sur leur territoire pour protéger l'ordre public ou la moralité, y compris pour protéger la santé et la vie des personnes et des animaux ou préserver les végétaux, ou pour éviter de graves atteintes à l'environnement." L'Inde a déjà annoncé qu'elle va interdire cette technologie de stérilisation génétique. Et l'Etat brésilien du Rio Grande do Sul ainsi que l'Etat du NewHampshire aux USA s'apprêtent à faire de même. Les gouvernements du monde entier doivent leur emboîter le pas.

Le pire reste à venir ?

Sans tarder car Terminator n'est en fait qu'une des facettes d'une technologie à la portée beaucoup plus large surnommée Traitor Technologie par Rafi et qui risque de renforcer plus encore la dépendance des agriculteurs vis à vis d'une poignée de multinationales. "L'application la plus évidente de cette nouvelle technique est l'introduction dans une plante de la séquence suicide d'un gène exogène qui, déclenchée par un antibiotique, rend la seconde génération de cette plante infertile. (…) Mais la brutale réalité biologique de cette stratégie monopolistique masque des dimensions encore plus insidieuses assure l'ONG sur son site Internet. Les deux premiers brevets Terminator - Monsanto/USDA (mars 1998) et AstraZeneca (septembre 1998) - prouvent qu'il est possible de mettre en "marche" ou en "veilleuse" certains gènes par l'entremise de n'importe quel catalyseur extérieur. Bien que la stérilisation soit l'application la plus lucrative, cette même méthode pourrait permettre de déclencher d'autres caractéristiques avec d'autres implications négatives pour l'agriculteur.(…) Traitor technologie offre ainsi aux semenciers la possibilité de charger dans le patrimoine héréditaire de la plante un certain nombre de propriétés commerciales qui peuvent être activées ou désactivéees, avant ou après la vente à l'agriculteur. (…) Celui-ci pourra désormais acheter une semence comme un tracteur : avec ou sans options. En fonction de ce qu'il peut se payer - ou de ce à quoi le vendeur souhaite lui donner accès -, une pulvérisation de produits chimiques déclenchera les qualités voulues."

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ,selon Rafi les brevets relatifs à la Traitor technologie, font tous référence à un catalyseur chimique. Dans le cas du Terminator de Monsanto, c'est l'antibiotique Tétracycline qui permet de mettre en action le mécanisme qui aboutit à la stérilisation des semences. Mais pour les entreprises de biotechnologies, le but ultime est de faire en sorte que, bientôt, le déclencheur soit un produit de leur fabrication. Car ce n'est un secret pour personne, les spécialistes des sciences de la vie sont aussi de gros producteurs de produits chimiques. Cette nouvelle technique est pour eux un moyen d'augmenter leurs ventes et de gagner sur tous les tableaux : semences et produits chimiques. "Entre mars 1997 et décembre 1998, Novartis a déposé pas moins de douze brevets de type Terminator rapporte Rafi. Ces brevets proposaient explicitement que le gène stérilisateur à l'intérieur de la semence soit déclenché par des herbicides ou même des engrais. Plus fort encore, ils précisaient que certains gènes pourraient avoir pour effet d'affaiblir la résistance naturelle de la plante aux maladies et aux nuisibles. Novartis, bien sûr, fabrique les produits chimiques nécessaires pour compenser ces faiblesses qu'elle a elle-même provoquées. Les paysans achèteraient donc des semences toxicomanes qui n'afficheraient de bons rendements que si elles ont eu leur dose d'intrants de synthèse dont certains provoqueraient en prime la stérilité de la semence. Voilà vraiment ce qu'est la Traitor technologie."

Et le cas de Novartis n'a rien d'exceptionnel. De nombreuses autres firmes ont déposé des brevets qui leur permettent d'aller plus loin que la simple stérilisation des graines. L'objectif est de contrôler d'autres propriétés que la stérilité : des propriétés "positives", qui permettent d'améliorer les qualités de la plante et des propriétés "négatives" qui, elles au contraire, les altèrent. Mais le principe reste toujours le même : dans le premier cas, une pulvérisation de produits chimiques permet d'activer ces gènes ''positifs'' alors que dans le second cas, elle permet de désactiver les gènes "négatifs". Et comme ce sont les mêmes firmes qui fabriquent et vendent ces intrants de synthèse, pour elles peu importe : tout est bénéfice. "Certains prétendent que les semenciers auront du mal à faire accepter par les paysans et le législateur l'introduction délibérée de propriétés néfastes dans la semence. Nous n'en sommes malheureusement pas si sûrs précise Rafi. (…): le gène stérilisateur Terminator est déjà un gène "négatif". Nous n'inventons donc rien puisque les géants de la biotechnologie ont déjà franchi le pas. Il y a aujourd'hui plus d'une vingtaine de brevets - acceptés ou en cours d'acceptation - relatifs à la technologie Traitor. Si la mise sur le marché de semences y ayant recours est acceptée, alors l'industrie aura gagnée ! Elle sera parvenue à dépasser ce qui semblait pourtant un obstacle insurmontable : convaincre les paysans et le législateur que l'utilisation de gènes suicidaires est chose acceptable pour la production alimentaire." Bref, si nous disons oui à Terminator, alors d'autres gènes du même type suivront. Voilà pourquoi Terminator ne doit absolument pas franchir les portes des laboratoires.

 

 

  1. How the Terminator terminates, an explanation for the non-scientist of a remarkable patent for killing second generation seeds of crop plants - Martha L. Crouch, associate professor of biology à l'université d'Indiana (Bloomington, Indiana, USA) - 1998 - Consultable sur le site Internet de rafi : www.rafi.ca
  2. La menace du complexe génético-industriel - Jean-Pierre Berlan et Richard C.Lewontin - Le Monde diplomatique - Décembre 1998
  3. Dans un communiqué rendu public en avril 1999, la firme Monsanto appelle à un débat public sur la technologie " Terminator " : " Nous considérons qu’avant de prendre toute décision de commercialiser ces technologies relatives au contrôle de l’expression des gènes, nous nous devons d’être à l’écoute des préoccupations qui s’expriment et d’en tenir compte. Ainsi depuis plusieurs mois, nous avons eu des discussions avec un certain nombre de responsables scientifiques et agricoles internationaux (…). Les recommandations qu’ils ont formulées ont insisté sur la nécessité de prendre en considération de la façon la plus large et la plus attentive toutes les inquiétudes qui s’expriment au sujet de ces nouvelles technologies permettant de contrôler l’expression des gênes. Nous faisons nôtres ces recommandations et nous appelons donc à un débat public qui permette de poser toutes les interrogations et les enjeux relatifs à l’impact de ces technologies sur les pratiques agricoles à travers le monde. Tant qu’un examen approfondi réalisé de façon indépendante, et prenant en considération tous les points de vue exprimés, n’aura pas été conduit, nous ne commercialiserons pas ces technologies. "

Le gène de l’apoximie : un risque sous-estimé

Dominique Louette de l'Imecbio de l’université de Guadalajara (Mexique), s’inquiète des risques liés au gène de l’apomixie qui serait, selon elle, aussi dangereux que le gène Terminator pour les ressources génétiques du maïs :

"Des biotechnologies développées jusqu’à présent, celles qui, à mon avis, sont les plus susceptibles d’avoir un impact négatif sur les ressources génétiques du maïs présentes in situ, sont le gène Terminator et le gène de l’apomixie. Le risque lié au gène Terminator a été décrié plus d’une fois. (…) Le risque lié à l’apomixie est beaucoup moins mentionné. L’apomixie est un mode de reproduction de la plante dans lequel celle-ci produit des graines sans que n’intervienne de fécondation, à l’image de la reproduction végétative. Elle permet de fixer dans une certaine mesure la structure génétique d’une population. Une variété apomictique peut être reproduite de nombreux cycles sans que s’observent de modifications de ses caractéristiques. Cette technologie, peu critiquée, est même défendue par ceux-là même qui critiquent les OGM. D’après ses défenseurs, l’apomixie peut être intéressante tant pour les variétés hybrides que pour les variétés traditionnelles. Pour les variétés commerciales, il est avancé qu’une variété hybride apomictique pourra être reconduite à partir de semences prélevées sur la récolte, sans que soit observée de baisse de sa vigueur hybride, rendant donc inutile le renouvellement de la semence à chaque cycle et donc l’achat de semence. En ce qui concerne les variétés traditionnelles, il est avancé que l’apomixie permettra à l’agriculteur d’exercer une sélection des semences plus efficace. En effet, l’absence de recombinaisons génétiques permettra d’assurer que la semence sélectionnée sur un bel épi de maïs produira au cycle suivant de beaux épis, à l’image de la plante mère, chose difficile à assurer lorsque la semence est issue de la fécondation par le pollen d’une autre plante.

Qu’en est-il en réalité de ces avantages attribués à l’apomixie ? L’introduction de ce gène dans les variétés commerciales d’espèces qui se reproduisent naturellement par fécondation croisée, comme par exemple le maïs, serait effectivement intéressante économiquement pour les agriculteurs. Cependant, allant à l’encontre des intérêts commerciaux des entreprises semencières, il est peu probable que ce gène soit un jour introduit dans les variétés commerciales. Il sera plutôt utilisé dans les entreprises pour fixer des lignées qui coûteront alors beaucoup moins cher à reproduire, ce qui se traduira par une baisse des coûts de production de la semence pour les entreprises. Quant aux avantages de la présence de ce gène dans les variétés locales, rien n’est moins sûr. Si le désavantage de la fécondation croisée est de conduire à une recombinaison génétique constante et donc de ne pas permettre de fixer des caractères jugés intéressants, elle a l’avantage de permettre une grande plasticité et faculté d’adaptation des espèces dans le temps. Transformer une espèce à fécondation croisée en une espèce apomictique conduira probablement à une réduction de sa capacité d’adaptation aux modifications du milieu. Ce trait n’est pas important pour les variétés commerciales qui sont remplacées régulièrement par de nouvelles variétés. Il est par contre primordial pour l’agriculture traditionnelle. Finalement, introduire ce type de variétés, c’est risquer avec l’apomixie de modifier le mode de reproduction de variétés locales et des téosintes et donc la structure de leur diversité. Que savons-nous des conséquences que cette situation pourra avoir sur les ressources génétiques de ce genre ? Probablement pas grand chose. Nous avons affaire, dans le cas du Mexique, au centre probable d’origine du maïs. Les bénéfices de quelques compagnies semencières et les profits des agriculteurs les plus nantis du pays ne devraient pas faire le poids face aux droits de l’agriculture paysanne et à la diversité d’une espèce aussi importante pour l’homme que le maïs ?"


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