Chapitre I, troisième section :

le principe de précaution

Devant la nature hasardeuse de la technologie des OGM et son contrôle concentré dans les mains de quelques multinationales, nous exprimons l’urgente nécessité d’exercer le principe de précaution dans les essais et expérimentations sur les OGM. Les droits des consommateurs devraient être correctement respectés.

[section précédente] [sommaire] [section suivante]

Les plantes transgéniques font peur. Voilà qui ne fait aucun doute à en juger par les réactions de rejet des paysans, des citoyens et des consommateurs à l’égard des organismes génétiquement modifiés. Et si les OGM font peur, c’est que la transgenèse apparaît, aux yeux de l’opinion publique et d’un certain nombre de scientifiques, comme une technologie hasardeuse. Hasardeuse car porteuse de risques sanitaires ; hasardeuse car porteuse de risques écologiques. Bien sûr, rien n’est encore prouvé : pas plus la dangerosité que l’innocuité de ces plantes transgéniques. Mais, au fil du temps, un nombre grandissant d’études viennent confirmer les premiers soupçons. Et l’on commence tout naturellement à s’étonner que les gouvernements aient permis l’introduction des OGM dans la chaîne alimentaire sans avoir obtenu de solides garanties de la part des entreprises de biotechnologies. Aujourd’hui, plus que jamais, il convient donc d’exercer le principe de précaution dans les essais et les expérimentations sur les OGM. Peu à peu, un mot d’ordre s’impose : prudence.

Pas assez de recul

Prudence d’abord parce que la transgenèse rompt totalement avec les méthodes de sélection variétale telles qu’elles étaient pratiquées jusqu’alors par les agriculteurs ou les semenciers. " La fabrication de plantes transgéniques n’est pas la simple poursuite des procédés d’amélioration des plantes cultivées perfectionnées par les paysans depuis que l’agriculture existe et par les obtenteurs de semences depuis quelques décennies explique Arnaud Apoteker de Greenpeace France. Depuis que l’Homme a commencé à cultiver des plantes, il n’a eu de cesse de vouloir améliorer la qualité des plantes cultivées, d’abord par des méthodes empiriques en choisissant les meilleures plantes et en les croisant avec des variétés différentes de la même espèce, puis par des méthodes plus systématiques depuis le XIXème siècle. Mais jusqu’à l’avènement du génie génétique, l’amélioration des plantes ne bouleversait pas " l’ordre de la Nature ", puisque l’on était sujet aux contraintes de la reproduction sexuée des plantes et de la notion d’espèce. On ne croisait que des variétés de la même espèce ou d’espèces très voisines. Le génie génétique représente un saut qualitatif radical, puisqu’il permet de s’affranchir de la " barrière d’espèces ". Il permet en effet, tout au moins théoriquement, de sélectionner des gènes d’intérêt dans n’importe quel organisme vivant, à quelque règne qu’il appartienne, virus, bactéries, plante, animal, Homme, et de les insérer dans une plante. En cela il est fondamentalement différent de ce qui se faisait jusqu'à aujourd'hui en matière d'amélioration des plantes. Il permet de créer de nouveaux organismes vivants, en sélectionnant comme dans un Mécano des pièces de divers autres règnes du vivant. Ce faisant, l’Homme interfère de manière très directe dans les processus mêmes de l’évolution. En effet, l’évolution, depuis que la vie existe sur terre, il y a 3 à 4 milliards d’années, a justement consisté à fabriquer des êtres vivants de plus en plus complexes, et qui se sont séparés au cours des temps de façon à ne plus pouvoir se croiser sexuellement, c’est-à-dire échanger leurs gènes. C’est la " spéciation ", la formation d’espèces, une des caractéristiques majeures de l’évolution. La transgenèse, en rendant perméables les barrières entre les espèces, en créant de nouveaux organismes inconnus de la nature, sans passé évolutif, sans prédateur naturel, dont le comportement est imprévisible, représenterait une sorte d’évolution à l’envers. "

Une évolution dont on est encore incapable de prédire l’impact écologique et sanitaire. La transgenèse est en effet une toute jeune découverte à l’échelle du temps de la connaissance scientifique et plus encore de l’histoire de l'évolution qui a débuté il a 3 à 4 milliards d'années. Il y a en effet seulement 50 ans que Watson et Crick ont découvert la structure en double hélice de l'ADN (1953) et trente ans que l'on sait couper des portions d'ADN et les insérer dans un autre ADN grâce aux enzymes de restriction, qui sont des sortes de ciseaux moléculaires (1970). Après, tout s'emballe. 1973 : première expérience de génie génétique sur une bactérie E.Coli. 1982 : premier animal transgénique, une souris. 1983 : première plante transgénique, un tabac. 1994 : la commercialisation commence avec le lancement de la tomate à maturation lente de la société Calgene qui sera retiré en 1997 faute de résultats satisfaisants. A peine de plus vingt ans se sont donc écoulés entre les débuts de le transgenèse et la mise sur le marché de produits alimentaires. C'est peu. Très peu. "La première plante transgénique a été commercialisée en 1994, sans qu’il y ait eu de recul par rapport à des phénomènes qui peuvent avoir des conséquences écologiques, économiques, sociales et éthiques considérables déplore Arnaud Apotker. On doit également constater que malgré son caractère éminemment technique et complexe, la transgenèse s’apparente encore aujourd’hui à une sorte de bricolage, car en réalité on ne sait pas très bien ce qu'on fait, où se met le gène introduit, quels pourraient être ses effets non intentionnels, etc. " 

Un succès commercial

Bref, on ne sait pas grand chose et il va encore falloir patienter quelques années avant d’en savoir un peu plus. " Les organismes génétiquement modifiés sont des productions très récentes insiste Dominique Louette de l'Imecbio de l’université de Guadalajara (Mexique). Le temps passé n’est pas suffisant pour prévoir, sans risques, les réelles conséquences de leur utilisation, sur l’environnement et la santé humaine. Le principe de précaution invite à limiter au maximum les risques, surtout ceux que l’on ne peut pas contrôler. " Un avis que partage totalement Arnaud Apoteker : " Greenpeace, association de protection de l’environnement, s’est intéressée plus particulièrement aux conséquences écologiques potentielles des disséminations des organismes génétiquement manipulés dans l’environnement. Il est clair que celles-ci sont largement imprévisibles, et les risques véritablement incalculables à l’aune des connaissances actuelles. Le manque de données sur les conséquences à long terme des disséminations d’OGM est largement reconnu par la communauté scientifique. " Et ce ne sont pas les cultures d'essai qui permettront de prédire avec certitude ce qui se passera demain dans les champs cultivés car il est impossible d’étendre les résultats des tests faits à petite échelle dans des conditions de laboratoire à des cultures commerciales menées par des agriculteurs dans des écosystèmes complexes.

Et pourtant… Et pourtant, les plantes transgéniques sont désormais commercialisées un peu partout dans le monde. " Malgré l’imperfection des connaissances en génétique moléculaire, malgré l’impact potentiel des disséminations de ces plantes manipulées, dans aucune autre discipline les applications commerciales ne suivent d’aussi près les découvertes scientifiques, qui deviennent les baromètres de la santé des multinationales à la bourse " s’étonne Arnaud Apoteker. Les OGM sont devenus, en quelques années, une réalité incontournable pour le monde agricole. En 1998, soit quatre ans seulement après les premières autorisations de commercialisation, près de 30 millions d’hectares de variétés transgéniques de coton, soja, maïs, tomates, pomme de terre ou colza ont été cultivés. Aux Etats-Unis par exemple, 25% des surfaces de maïs, 35% de celles de soja et 50% de celles de coton sont plantées de semences génétiquement modifiées pour être résistantes aux pesticides ou aux herbicides. Et ce n’est qu'un début : les grands groupes agro-industriels estiment que le marché mondial des plantes transgéniques triplera entre 2000 et 2005 passant de 5 à 20 milliards de dollars. Mais le plus étonnant, c’est que les OGM soient commercialisés alors même que leurs résultats techniques ne sont pas toujours à la hauteur des promesses faites par leurs concepteurs.

Exemple : selon l'Institut Panos, le coton Bollgard de la société Monsanto, modifié génétiquement pour produire la toxine BT, n'a pas donné les résultats escomptés lors de sa première année d'exploitation en 1996. L'effet pesticide n'aurait pas été suffisamment puissant pour tuer tous les nuisibles durant toute la saison. L'année suivante, c'était au tour du coton résistant au RoundUp de montrer des signes de faiblesse : 20% des capsules de la première récolte de ce coton transgénique étaient déformées ou trop précoces. La preuve que l’on ne peut pas faire ce que l'on veut avec n’importe quels gènes ? Peut-être. " On peut contester la façon dont une vision terriblement réductrice de la science a été promue : une vision selon laquelle certaines caractéristiques d’un organisme vivant peuvent être transférées à un autre organisme vivant en transplantant simplement un gène ignorant la totalité du contexte génétique dans lequel il est implanté et qui ne peut vraisemblablement se reproduire dans un contexte génétique différent " assure le journaliste indien Bharat Dogra.

Un risque écologique majeur : le flux de gènes

Et les risques ? En ce qui concerne l’écologie, le risque le plus sérieux est lié au flux naturel de gènes entre plantes transgéniques cultivées et plantes sauvages apparentées.  " Les plantes cultivées échangent en effet, par croisements spontanés, leurs gènes avec les variétés sauvages apparentées, qui sont souvent d’ailleurs des mauvaises herbes explique Arnaud Apoteker. Ainsi, les gènes étrangers d’autres espèces, voire d’autres règnes, d’animaux ou de bactéries, introduits dans les plantes cultivées, risquent fort de passer dans les variétés sauvages. Les conséquences peuvent être sérieuses pour l’environnement et la biodiversité. Un gène de résistance à un herbicide introduit dans du colza peut se retrouver dans les mauvaises herbes que l’on veut combattre, les rendant invulnérables et, pourquoi pas, invasives. Un gène de résistance à un insecte peut également se retrouver dans des mauvaises herbes, favorisant ainsi son expansion dans le milieu et éliminant les autres espèces, perturbant également les équilibres écologiques au niveau des insectes butineurs. " Ce phénomène pourrait être particulièrement marqué dans les pays du Sud dont la biodiversité est plus importante que celle des pays industrialisés où l'uniformisation des cultures a réduit le nombre d'espèces cultivées. Les plantes transgéniques risquent d'être plus facilement confrontées à des variétés apparentées au Zimbabwe ou en Inde qu'aux Etats-Unis ou en France. Au Mexique, par exemple, différentes espèces de teosinte (parents sauvages du maïs) se développent souvent en association avec les variétés locales de maïs dans les champs cultivés. Comme cette céréale est une plante à fécondation croisée, le risque de voir les teosintes contaminés par les plants génétiquement modifiés est bien réel.

Tout ça pour quoi ? Pour pas grand chose apparemment. Les entreprises de biotechnologies avancent que les plantes résistantes aux herbicides permettront de réduire les quantités de pesticides utilisées. En fait, rien n'est moins sûr. Selon un rapport publié le 19 mai 1999 par le département américain de l'agriculture, les quantités de pesticides répandues dans les champs de maïs transgéniques sont inférieures de 1% seulement à celles versées sur les variétés génétiquement non modifiées (1). Une étude menée quelques temps auparavant par The Pesticides Trust aboutit aux même conclusions. Pour cette ONG, qui milite contre l'usage abusif des pesticides, la culture de plantes résistantes va avoir des conséquences sur le type de produits utilisés mais pas sur la quantité épandue. "Au final, l'introduction du soja résistant aux herbicides est plus une affaire de compétition économique pour le contrôle de parts de marché que d'agriculture durable" concluait le rapport (2). Logique. Car les principaux fabricants d'OGM sont aussi de gros producteurs d'intrants chimiques. Pour une entreprise comme Monsanto, la commercialisation d'une semence résistante au RoundUp, un des herbicides qu'elle fabrique, est le plus sûr moyen d'amener les agriculteurs à acheter son produit plutôt que celui d'un concurrent. Le respect de l'environnement passe après.

Des insectes de plus en plus résistants

Autre risque majeur engendré cette fois par l’apparition dans les champs de semences résistantes à certains nuisibles : l’émergence d'insectes eux aussi résistants " Le développement rapide de plantes transgéniques résistantes aux insectes est une recette sûre pour le développement de super insectes résistants aux toxines qu’elles produisent assure Arnaud Apoteker. En effet, ces plantes sont conçues pour fabriquer et exprimer des toxines contre leurs ravageurs. Mais à la différence d’un insecticide classique, que l’on utilise (en général beaucoup trop) à des moments précis, la plante transgénique produit la toxine en continu, exposant ainsi les insectes de façon constante. La résistance des insectes, que l’on a déjà mise en évidence avec la plupart des insecticides utilisés, ne peut qu’en être favorisée. De la même façon, le développement de plantes résistantes à des maladies ne fera vraisemblablement que provoquer de nouvelles maladies. "

La généralisation de l’utilisation de certaines toxines comme celle de type Bt (Bacillus thuringiensis) pose un grave problème aux agriculteurs biologiques. " Cet exemple de la toxine BT, bien mis en évidence par l’Union of Concerned Scientists [une association de scientifiques américains], nous informe sur la manière dont la culture des OGM entre en compétition avec des pratiques de l’agriculture durable raconte Robert Ali Brac de la Perrière, coordinateur de la rencontre de Rishikesh. Un gène de toxicité aux insectes (insectes nuisibles aux cultures, mais parfois aussi insectes utiles) a pu être identifié dans une bactérie du sol: Bacillus thuringiensis (Bt). Ce gène a été transféré dans plusieurs variétés de grandes cultures - maïs, coton, pomme de terre -, et donc dispersé sur des centaines de milliers d’hectares. La résistance s’intensifie d’une génération à l’autre dans les populations d’insectes et ruine les agriculteurs biologiques qui traitent traditionnellement avec des solutions de Bt naturel. "  Niel Ritchie de l'IATP s’inquiète lui aussi des risques que fait courir aux paysans partisans de l’agriculture durable l’utilisation à grande échelle de ces toxines : "la commercialisation massive de substances naturelles comme la toxine BT pour la lutte contre les insectes parasites, introduites dans une grande diversité de variétés végétales, va réduire leur durée d'efficacité de plusieurs décennies à quelques années, éliminant ainsi l'un des outils principaux de l'agriculture biologique et durable. Pourtant, l'Histoire nous a appris une chose en ce qui concerne la lutte entre l'homme et la nature : la nature est toujours gagnante ! Les insectes et les mauvaises herbes s'adaptent et développent une résistance ou une tolérance à chaque substance destinée à les tuer, parfois avec des conséquences désastreuses."

Certains scientifiques pensent que ce phénomène a déjà commencé à se développer. Selon l'association Grain, certaines études menées aux Etats-Unis montrent que la résistance à la toxine BT va sans doute se propager beaucoup plus rapidement que ce que n'avancent les experts de Monsanto. De récentes expérimentations viennent confirmer ces premières craintes (3). Enfin, certains experts redoutent également que la toxine de type BT puisse tuer des insectes non nuisibles contrairement à ce qu’affirment les semenciers qui promettent qu’elle ne détruit que la pyrale et la sésamie, deux ravageurs. En 1998 déjà, des travaux avaient suggéré que les larves de chrysopes, prédatrices de la pyrale, pouvaient pâtir de l’ingestion d’une toxine produite par le maïs transgénique . Depuis, de nouvelles études sont venues alourdir l’acte d’accusation contre les effets ‘’meurtriers’’ du maïs Bt (4).

Et la biodiversité dans tout ça ? Une chose est sûre : elle va souffrir. Car l'introduction des OGM est synonyme d'intensification, de monoculture et donc de disparition des variétés locales. Le scénario de la Révolution verte a toutes les chances de se répéter. L'exemple indien est à cet égard assez édifiant. "Tout au long de la Révolution verte, la biodiversité a été bafouée sur plusieurs tableaux explique Carine Pionetti, ethnologue, auteur d’une enquête sur la biodiversité en Inde (5). Premièrement, la diversité des agrosystèmes locaux a été en partie balayée par l'expansion de la monoculture. Ensuite, la gamme d'espèces cultivées s'est amoindrie tandis que quelques céréales gagnaient du terrain tant dans l'agriculture irriguée que dans l'agriculture pluviale. (...) Enfin, l'éventail des variétés cultivées pour une seule espèce a été considérablement réduit depuis le début des années 60." Avec tous les dangers que cela comporte. Entre autres, une moins grande résistance aux maladies et aux ravageurs comme le rappelle Bharat Dogra (6) : "Un comité d'étude sur la culture du riz en Inde composé d'éminents experts qui s'étaient rencontrés à l'Institut central de recherche sur le riz à Cuttack (Inde) en février 1979 avait écrit dans son rapport : "la plupart des variétés à haut rendement [de la Révolution verte] sont des dérivés des variétés T(N)1 ou IR 8 et ont, par conséquent, le gène du nanisme dee-geo-woo-gen. Cette base génétique restreinte a pour résultat une inquiétante uniformité, qui entraîne une plus grande vulnérabilité aux maladies et aux nuisibles. La plupart des variétés ne sont pas adaptées aux hautes terres et aux basses terres qui représentent pourtant presque 75% des surfaces totales du pays cultivées en riz.""

Un impact démultiplié sur les systèmes agraires du Sud

Face à ces risques écologiques de diverses natures, tous les paysans ne sont pas égaux. Au contraire. Selon Dominique Louette, les agricultures des pays du Sud sont beaucoup plus exposées que celles des pays du Nord : " Dans le cas des OGM, le principe de précaution veut que soit limité autant que faire se peut la libération incontrôlée dans la nature de gènes qui pourraient, par exemple, modifier la structure génétique et le comportement de parents sauvages ou variétés locales (création de "supermauvaises herbes", modification de leur mode de reproduction, etc.) ou du moins que puisse être contrôlée la situation si un gène se montrait nocif pour l’environnement. Sur cet aspect les agricultures des pays développés et les agricultures des pays en voie de développement diffèrent beaucoup. La comparaison entre le système de culture du maïs aux Etats Unis et du système traditionnel au Mexique est sur ce point très parlant. Aux USA, les agriculteurs du corn belt sèment les variétés de maïs sur plusieurs dizaines ou centaines d’hectares, alors que la taille des parcelles semées avec une variété dans les communautés traditionnelles mexicaines comme Cuzalapa (Jalisco), dépasse rarement les 2 ha. D’un autre côté, aux USA, la semence de l’ensemble des parcelles cultivées est remplacée chaque année, soit parce qu’il s’agit de variétés hybrides qui perdent rapidement leur vigueur hybride au cours des générations suivantes, soit par contrat passé avec les compagnies semencières qui interdisent le "recyclage" des semences. Au contraire, au Mexique, 60% des surfaces cultivées en maïs sont semées avec des variétés locales et la semence est prélevée sur la récolte de l’année précédente. Finalement au Mexique, les échanges de semences sont très intenses entre agriculteurs dans une communauté et entre communautés : dans la communauté étudiée pratiquement la moitié des lots de semences semés l’ont été à partir de semence acquise auprès d’autres agriculteurs. Un nombre important de variétés sont introduites chaque année pour être testées (20 variétés introduites par rapport à 6 variétés locales). La semence d’une variété peut ainsi être déplacée sur de grandes distances cycle après cycle.

En quoi ces différences impliquent-elles des risques différents dans les deux types d’agriculture ? De par la différence de taille entre parcelles, une variété semée à Cuzalapa est beaucoup plus soumise à la contamination génétique par les variétés semées sur des surfaces contiguës, qu’une variété semée dans le corn belt américain. Le prélèvement de semences au centre de la parcelle américaine est pour ainsi dire exempte de tout flux de gène externe alors que la probabilité de flux de gènes est forte pour l’ensemble des plantes semées dans une parcelle à Cuzalapa. Semer une variété génétiquement modifiée dans ce système équivaut à répandre avec certitude le(s) gène(s) aux parcelles environnantes. D’autre part, le renouvellement de la semence aux USA fait que les gènes transmis par flux de gène ne se transmettent pas aux générations suivantes, alors qu’ils le sont au Mexique au travers des variétés locales ou des populations de teosintes qui se développent dans ou à proximité des champs de maïs. Ainsi, si un gène s’avérait dangereux d’un point de vue agronomique ou pour la survie des variétés, le processus pourrait probablement être stoppé rapidement et efficacement aux USA avec le retrait du marché de la semence contenant ce gène et le semis au cycle suivant de nouvelles variétés, aucune variété locale ou parent sauvage n’ayant été présent pour stocker le nouveau gène et continuer à le répandre au cours des cycles suivants (ceci n’est cependant pas vrai pour des risques liés à d’autres organismes : création de résistance chez les insectes, modifications de micro-organismes...). A l’opposé, au Mexique, un gène introduit dans une variété semée est un gène "lancé dans la nature", dont la diffusion ne peut être contrôlée. Même si les agriculteurs semant des variétés transgéniques acceptaient de jouer le jeu en ne resemant ou en ne distribuant pas la semence, subsisterait le risque lié au mode de fonctionnement des systèmes de culture traditionnels. " Et ce qui est vrai au Mexique l'est aussi dans de nombreux autres pays du Sud, qui ont le même type d'agriculture.

Danger pour l'homme

A tous ces risques écologiques viennent s’ajouter des risques sanitaires qui, s'ils ne sont pas encore scientifiquement avérés, doivent être dès maintenant pris en considération. Les soupçons sont en tous cas suffisamment sérieux pour que le prestigieux hebdomadaire médical britannique, The Lancet, dénonce, dans un virulent éditorial (7), l'irresponsabilité des autorités publiques et des entreprises de biotechnologie : "La politique [de la Food and Drug Administration américaine] consiste à dire que les plantes génétiquement modifiées bénéficieront de la même attention quant aux risque potentiels pour la santé que n'importe quelles autres variétés nouvelles. Cette position est maintenue alors même qu'il y a de bonnes raisons de croire que des risques spécifiques existent."

A commencer par celui de la toxicité de certains OGM. " Le gène insecticide qui a été introduit dans la plante pourrait se maintenir de manière résiduelle dans la chaîne alimentaire avec des effets toxiques à long terme encore mal évalués " avance Robert Ali Brac de la Perrière. "Les manipulations génétiques peuvent induire des changements inattendus dans les processus métaboliques des organismes génétiquement manipulés et provoquer la synthèse de nouvelles protéines ou de nouveaux composés éventuellement toxiques ajoute Arnaud Apoteker (8). En effet, les techniques de transfert de gènes ne permettent pas aujourd'hui de diriger l'insertion du gène étranger dans une position précise du génome. Or l'impact du gène inséré dépend du contexte spatial dans l'organisme récepteur. Le gène peut engendrer des phénomènes différents de ce que laisserait prévoir une simple addition d'éléments isolés. De tels phénomènes ne peuvent être exclus lors de l'introduction de gènes étrangers dans notre alimentation. Les produits éventuellement toxiques, liés à un changement inattendu à la suite d'une opération de transgenèse ne seront pas forcément décelés dans le produit alimentaire. Une analyse ne permet pas de trouver et éventuellement mesurer ce que l'on recherche et les effets inattendus ne pourront par définition être recherchés que lorsqu'ils se présenteront." Et ce ne sont pas les récents travaux d'un chercheur de Grande-Bretagne, montrant que des pommes de terre transgéniques avaient eu des répercussions néfastes sur le système intestinal de rats de laboratoire, (9) qui vont apaiser ces craintes.

Les scientifiques s‘inquiètent aussi d’une possible flambée allergique dans les années à venir :  " la création ou l’aggravation d’allergies est un des risques les plus évidents de l’alimentation transgénique met en garde Arnaud Apoteker (8). Les allergies sont en effet causées par des protéines et souvent celles qui sont impliquées dans la défense des plantes contre les ravageurs et les maladies. Or la résistance des plantes aux insectes est un des caractères les plus souvent introduits dans les plantes génétiquement manipulées. Les sources alimentaires issues du génie génétique contiennent souvent des protéines produits de l’expression du gène introduit ou modifié qui peuvent représenter de nouveaux dangers pour la santé. Les nouvelles protéines d’origine virale, bactérienne, végétale et animale que le génie génétique se prépare à introduire dans notre alimentation n’ont souvent jamais fait partie de l’alimentation et leur potentiel allergène est totalement inconnu. "

Mais le danger le plus préoccupant vient certainement des possibles phénomènes de résistance aux antibiotiques que pourraient contribuer à accentuer certains OGM. " De nombreuses plantes génétiquement modifiées contiennent des gènes de résistance aux antibiotiques explique Arnaud Apoteker (8). C’est le cas par exemple du maïs génétiquement modifié de Novartis. Ces gènes de résistance aux antibiotiques ne sont pas utiles pour la plante. Ils ont été insérés en même temps que le gène d’intérêt et servent à déterminer les cellules qui ont intégré le nouveau gène. On les appelle des gènes marqueurs. Par la suite, ces gènes totalement inutiles sont transmis aux générations suivantes et restent dans le patrimoine génétique de l’espèce et de toutes les futures variétés dont il sera à l’origine. Pourtant, il est techniquement possible de retirer ces gènes de résistance aux antibiotiques. D’un point de vue sanitaire, il paraît inquiétant de disséminer dans l’environnement des gènes de résistance à des antibiotiques couramment utilisés en santé humaine et animale. " Ces gènes marqueurs pourraient en effet être transmis à certaines bactéries. Dangereux lorsque l’on sait que se multiplient des bactéries pathogènes résistantes à des antibiotiques. Le Comité directeur scientifique (CDS) de l'Union européenne a d'ailleurs récemment tiré la sonnette d'alarme (10).

Enfin, l’apparition de plantes transgéniques résistantes aux virus offre la perspective tout aussi inquiétante de voir apparaître des virus qui n’existaient pas auparavant dans la nature. Il n’est en effet pas exclu que des plantes modifiées génétiquement échange ces gènes avec d'autres virus et génèrent ainsi de nouveaux virus entièrement inconnus. Selon l'Institut Panos (11), des scientifiques canadiens ont démontré cette possibilité. Ils ont développé une souche de virus auquel manquait le gène qui code la protéine nécessaire à l'infection de nouvelles cellules de la plante. Ils ont ensuite pris un gène équivalent dans un autre virus et l'ont inséré dans l'ADN de la plante qu'il ont ensuite infectée avec le premier virus. Dans les 10 jours suivant cette manipulation, de nouveau virus infectieux sont apparus.

Plaidoyer pour le principe de précaution

Tous ces arguments sanitaires et écologiques plaident en faveur de l’application du principe de précaution. Certains gouvernements n’ont d’ailleurs pas hésité à y faire explicitement référence pour refuser la culture du Maïs Bt de Novartis sur leur territoire. C’est la cas en particulier de la Norvège, de l’Autriche et du Luxembourg qui l’ont interdite pour deux raisons : les effets néfastes sur la biodiversité du gène insecticide Bt - contenu dans ce maïs pour lutter contre la Pyrale –et ceux sur la santé du gène de résistance à certains antibiotiques – également contenu dans ce maïs. Selon Greenpeace (12), le gouvernement norvégien a ainsi déclaré dans le résumé de son interdiction que le maïs Bt de Novartis " ne peut être considéré comme une contribution positive significative ni pour la société ni pour le développement durable. Ethiquement parlant, il n’y a pas de démonstration de bénéfices qui contrebalanceraient les risques sanitaires attachés à ce produit. Par conséquent, la commercialisation de ce produit est considérée comme n’étant pas conforme au principe de précaution. "

Un exemple à suivre pour les autres pays et qui montre le bien-fondé de ce principe de précaution. Un principe qui ne consiste pas à rejeter en bloc tous les OGM mais à examiner chaque cas et à en pointer les zones d’ombre. Bref, un principe de prudence et de mesure qui se justifie totalement pour Dominique Louette étant donné l’état des connaissances et le contexte actuel : "  Il ne s’agit pas ici de sataniser les OGM ou de dire comme cet agriculteur mexicain qui se référait à l’amélioration génétique que "la nature doit souffrir de savoir que l’on essaie de faire produire à une plante plus que ce qu’elle ne peut produire". Il ne s’agit pas de juger en bloc tous les OGM, ils sont divers dans les objectifs recherchés, divers en procédé d’obtention, en complexité, dans l’impact qu’ils pourraient avoir. Il s’agit de ne pas se laisser gagner par l’engouement du neuf, de la technique, de ne pas se laisser berner par des arguments qui ne sont bien souvent que des spots publicitaires. Il s’agit d’avoir une position critique, une peur "saine" de ce qui pourrait se passer, cette crainte qui fait envisager le pire pour l’éviter, surtout quand il s’agit de juger une nouveauté scientifique pour laquelle la motivation première n’est pas de sauver le planète de la faim (il y a belle lurette que l’on s’y serait pris autrement), mais les bénéfices (des entreprises) et l’aura (des scientifiques). Une peur que certains considèrent injustifiée. Il faut l’espérer. Cependant, la fabrication et la vente par les multinationales dans un pays tiers d’insecticides ou d'herbicides non autorisés dans leur pays d’origine (comme le DDT au Mexique pour la lutte contre la malaria, en traitement dans les maisons et appelé par la population "celui qui tue les chats"...) nous autorisent à douter de la déontologie des entreprises phytosanitaires et semencières, et ce d’autant plus que, contrairement au cas des pesticides, la preuve de leur impact négatif n’a pas encore formellement été apportée. Il faut surtout ne pas laisser faire n’importe quoi : laisser se répandre les variétés Bt dont la durée de vie sera courte étant donné le système de résistance monogénique utilisée jusqu’à présent, mais qui compromettront l’agriculture biologique ; laisser se produire des variétés apomictiques qui risquent de modifier le système de reproduction des espèces, réduisant la faculté d’adaptation des variétés locales et qui, associé à la technologie Terminator, représentera le coup de grâce aux variétés locales, aux ressources génétiques présentes in situ et à tout un système socio-économique et productif. "


Notes :

  1. Rapporté par l'hebdomadaire français L'Express du 17/6/99 en référence
  2. Pesticides Trust, The price of resistance, November 1996 - Cité par Panos Media Briefing n° 30A, février 1999 : Greed or need ? Genetically modified crops.
  3. Selon une étude de William McGaughey et de ses collègues américains de l’université du Kansas (Etats-Unis) publiée dans la revue Science du 7 mai 1999, certaines lignées de pyrales résisteraient à l'ingestion de toxine de type Bt, une toxine intégrée dans des souches de maïs génétiquement modifiées pour protéger les récoltes contre ce nuisible. Ces lignées posséderaient un gène partiellement dominant, ce qui veut dire qu'il suffit qu'un parent possède ce gène pour que la résistance se transmette à la génération suivante, alors que les semenciers pensaient jusqu'à présent qu'il fallait que les deux pyrales parents portent le gène de résistance pour que leur descendance en soit dotée. Ils préconisaient donc la mise en place de parcelles de maïs non transgénique à côté des parcelles de maïs Bt pour permettre la survie de pyrales sans gène de résistance. Leur croisement avec des pyrales dotés du gène de résistance aurait donné une descendance non résistante. Selon les chercheurs, si le phénomène se reproduit en plein champ, la stratégie dite haute dose/refuge pourrait donc se révéler inadaptée puisqu'il suffirait qu'un seul parent soit doté du gène de résistance pour le transmettre.
  4. Une étude de John Losey, Linda Rayor et Maureen Carter de l’université de Cornell (New York, E-U), publiée dans l'hebdomadaire Nature du 20 mai, montre que le pollen du maïs transgénique de la variété N4640-Bt pourrait être toxique pour les larves du Monarque, un papillon migrateur d’Amérique. 44% des larves qui avaient consommé des feuilles de laiteron saupoudrées avec du pollen de maïs Bt ont succombé dans les 4 jours alors que pas une de celles ayant mangé des feuilles saupoudrées de pollen de maïs non transgénique n'est morte. "Notre étude a été menée en laboratoire, et il serait déplacé, sur la seule base de ces résultats préliminaires de tirer des conclusions sur le risque pour les populations en milieu naturel" met cependant en garde le professeur John Losey. Il n'en reste pas moins que la publication de ces résultats a poussé la Commission européenne à suspendre toutes les homologations de maïs transgénique. "Les travaux américains vont être soumis au Comité scientifique et peut-être au Comité pour la protection du consommateur a indiqué un porte-parole de la Commission. S'il n'y a, a priori, aucun danger immédiat, nous sommes tenus d'appliquer le principe de précaution." En revanche, rien n'a été décidé en ce qui concerne les deux espèces des sociétés Monsanto et Novartis déjà autorisées.
  5. Semences et savoirs en Inde, diversités en péril – Carine Pionetti - Editions cultures croisées - Décembre 1998.
  6. Our fields, our seeds ; Farmers' self-reliance and protection of land will help struggle against hunger - Bharat Dogra - Edité à compte d'auteur (coordonnées de l'auteur en annexes).
  7. Lancet du 29 mai 1999, Volume 353, Number 9167.
  8. "Les dangers du génie génétique" - Article paru dans le dossier accompagnant l'appel de Greenpeace, de la Confédération paysanne, Solagral, Vétérinaires sans Frontières et de nombreuses associations de solidarité internationale et de protection de l'environnement pour dénoncer la présentation des OGM comme la solution au problème de la faim - 1998.
  9. Arpad Pusztai, un chercheur du Rowette Research Institute (Grande-Bretagne) a nourri deux groupes de rats avec deux sortes de pommes de terres : les premières génétiquement modifiées pour produire des lectines, une famille de protéines insecticides que l'on trouve dans certaines variétés de haricots ; les secondes enrichies en lectines. Résultat : les rats ayant été nourris de tubercules transgéniques ont vu certains de leurs organes, dont le foie, s'atrophier. A la suite de révélations sur la nocivité des aliments transgéniques, le Dr Pusztai, scientifique reconnu et expérimenté, a été soumis à de très fortes pressions de son institution , et contraint à démissionner. Une information complète de cette affaire est disponible sur le site Web : http://www.millennium-debate.org/
  10. Dans un rapport remis en mai 1999 à la Commission européenne, le comité directeur scientifique a demandé que soit freiné "l'utilisation inappropriée des antibiotiques. Le Comité a constaté que, du fait, d'une consommation excessive, les bactéries deviennent de plus en plus résistantes aux antibiotiques avec les inconvénients évidents qui en résultent dans le traitement de maladies infectieuses telles la pneumonie ou la tuberculose. " Dans le collimateur, entre autres, l'utilisation de gênes marqueurs résistants aux antibiotiques introduit dans les OGM.
  11. Panos Media Briefing n° 30A, février 1999 : Greed or need ? Genetically modified crops.
  12. Dossier d'information sur le protocole biosécurité - Greenpeace - Janvier 1999.

[section précédente] [sommaire] [section suivante]