Chapitre I, quatrième section :
Nous notons
avec inquiétude
que de nombreux
travaux réalisés sur les OGM sont menés dans la plus grande
discrétion.
Nous exigeons
une transparence complète de
la part des gouvernements
comme de la part
des firmes sur
toutes les questions qui relèvent des OGM.
Compte tenu
des risques importants que
peuvent engendrer les OGM,
la responsabilité
liée à ces risques doit
être clairement établie.
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Transparentes, les entreprises de biotechnologie ? Pas vraiment. Disons plutôt quelles communiquent sur ce qui les arrange. Pour contrer la méfiance grandissante des opinions publiques et donner à leur course au profit un alibi humanitaire, elles promettent, à grands coups de campagnes publicitaires, que les biotechnologies sont la solution au problème de la faim dans le monde. Pour le reste, cest silence radio. Et sur les risques, elle ne soufflent mot. Plus grave encore, multinationales et gouvernements semblent sêtre ligués pour empêcher les citoyens de s'informer complètement et de s'exprimer sur ce qui est pourtant l'un des plus importants enjeux de société de notre époque. Que ce soit en matière détiquetage ou d'essais de cultures, lheure est plutôt à lopacité. Opacité également par rapport aux responsabilités quant aux éventuelles atteintes à lenvironnement ou à la santé. Mais qui paiera la note en cas de problème ?
Une fausse solution au problème de la faim dans le monde
Les entreprises de biotechnologie nous cachent tout. A commencer par leur véritable objectif qui n'est autre qui n'est autre qu'une course effrénée au profit et au brevet. Pourtant, à les entendre, on pourrait croire que leur seul but est de sauver la Terre entière. "On sait malheureusement aujourdhui quil ne suffit pas denvoyer de la nourriture vers les pays défavorisés pour régler définitivement le problème de la malnutrition dans le monde. La seule solution durable est de donner les moyens à chaque pays de se prendre en charge pour produire plus et mieux afin de nourrir sa population. Les biotechnologies offrent dans ce domaine de vraies solutions." Pour Monsanto, qui a affiché ce credo dans des publicités parues dans la presse française en 1998, le doute nest pas permis : les OGM vont contribuer à réduire le problème de la faim sur la planète. "Les entreprises dites des "sciences de la vie" telles que les géants agro-chimiques américains Monsanto et Du Pont expliquent, avec l'aide du gouvernement des Etats-Unis que la promotion des OGM, l'industrialisation agricole et leur quasi-monopole sur le marché sont nécessaires pour "nourrir le monde" ironise Niel Ritchie de l'IATP. C'est sur cette base qu'elles ont lancé une incroyable campagne offensive de relations publiques et économiques, à destination des paysans et des consommateurs, aux Etats-Unis et dans le reste du monde."
Comment comptent-elles "nourrir le monde" ? Rien de plus simple selon Robert Horsch, directeur de la technologie de Monsanto, qui a détaillé le cycle vertueux des OGM dans un discours prononcé fin 97 en Autriche (1) : "Voici les principaux points forts des biotechnologies : produire plus de nourriture sur la même surface, et donc par conséquent réduire la pression agricole sur les friches, les forêts tropicales ou les terres qui supportent la biodiversité et les fonctions vitales des écosystèmes ; réduire les pertes causées par la maladie, les insectes et les moisissures et améliorer la qualité des aliments frais ou préparés, ce qui permet d'augmenter le rendement nutritionnel à l'hectare ; supprimer les besoins en intrants gourmands en ressources naturelles et en énergie - carburant, engrais ou pesticides -, ce qui a pour conséquence de réduire les effets indésirables sur l'environnement et de libérer ces matières premières pour d'autres activités ou de pouvoir les conserver pour le futur ; encourager la réduction des pratiques agricoles néfastes pour l'environnement et l'adoption de systèmes durables comme les techniques de semis direct, l'agriculture de précision et la lutte intégrée ; stimuler un nouveau type de croissance économique qui génère plus de bénéfices mais moins de maux et d'intrants."
Séduisant, non ? Le seul problème, cest que cet argumentaire politiquement correct ne résiste pas longtemps à lexamen des faits. Dabord parce que les variétés transgéniques aujourdhui commercialisées ont été mises au point pour répondre aux besoins des agricultures des pays développés et non à celles des pays en voie de développement. La preuve : selon l'ONG Rafi, en 1998, 71% des plantes transgéniques contenaient un gène de résistance à un herbicide, ce qui est loin d'être une priorité pour les paysans du Sud. " Les variétés transgéniques ne sont pas conçues pour les petits producteurs mais pour les objectifs et modes de production des agriculteurs des pays développés et pour les producteurs les plus nantis des pays en voie de développement précise Dominique Louette de l'Imecbio de luniversité de Guadalajara (Mexique). Ces variétés sont produites en pensant au système de culture dit "moderne" et non aux limitations des systèmes de culture traditionnels (zones marginales, peu dutilisation dintrants...). Il est bien connu quen agriculture, produire ce que consomment les pauvres nenrichit pas, doù la stratégie des entreprises semencières. " Ce nest dailleurs pas un hasard si les OGM commercialisés par les multinationales sont généralement des produits de grande culture (maïs, soja, etc. ) destinés à lexportation ou à lalimentation du bétail et pas des produits vivriers consommés tous les jours par les paysans.
Bien sûr, des recherches commencent à être menées pour mettre au point des OGM plus adaptés aux besoins des pays en développement car résistants à la salinité ou à la sécheresse plutôt quaux herbicides ou aux pesticides. Mais les résultats sont encore loin dêtre concluants. Le métabolisme du sel, par exemple, dépend d'une interaction entre plusieurs gènes. Or, plus il y a de gènes impliqués, plus les résultats de la transgenèse sont imprévisibles. Et en admettant que ces semences soient un jour réellement productives, reste à savoir si leur coût sera accessible aux agriculteurs les plus pauvres du monde. " Même si certaines entreprises semencières affichent leur volonté de produire pour les petits producteurs (exemple : recherche sur la résistance à deux virus de la pomme de terre au CINVESTAV(2) - Mexique), il est clair que ces variétés ne seront pas à leur portée (prix des semences, intrants nécessaires pour les faire produire...), tout comme le sont actuellement les variétés améliorées par des méthodes conventionnelles " souligne Dominique Louette.
Développement durable ou Révolution verte bis ?
En fait, les entreprises de biotechnologie ne proposent rien d'autre quune intensification des cultures, reprenant en cela les bonnes vieilles recettes de la Révolution verte, revues à la mode OGM du XXIe siècle. Et cest bien là le problème. Car ce n'est pas comme cela que l'on va réussir à résoudre le problème de la faim dans le monde. "Lexpérience de la Révolution verte nous enseigne que ce nest pas dune révolution technique que viendra la victoire sur la malnutrition. Au contraire, la complexité des techniques mises en uvre, leur degré de technicité et leur coût ne peuvent quaccélérer la marginalisation des petits agriculteurs du monde entier( ) rappelle Arnaud Apoteker de Greenpeace France (3). Limpact écologique de ces monocultures à base de fertilisants, de pesticides, irrigation et mécanisation est considérable et menace gravement la sécurité alimentaire. Les cultures transgéniques sont développées à partir des variétés à haut rendement de la Révolution verte et risquent daggraver encore le problème de linsécurité alimentaire par le biais dune technicité accrue, dune augmentation des quantités dherbicides totaux épandues et dune concentration encore plus grande des fournisseurs de semences et dintrants. "
La stratégie de lutte contre le problème de la faim doit sinscrire, au contraire, dans une logique de développement durable. Des chercheurs, des fermiers et des ONG développent, un peu partout dans le monde, différents modèles d'agriculture qui ne dépendent pas de technologies importées et coûteuses mais sappuient sur les compétences locales. Pour tous ces praticiens, l'éradication de la faim et de la pauvreté passe par un grand nombre de mesures qui vont de labandon de la dette des pays du Sud à la redistribution des terres en passant par l'adoption de techniques adaptées à la situation et respectueuses de l'environnement. La réussite de projets comme celui mené par le Programme de permaculture de Jajarkot au Népal montre que cette autre façon de ''vivre la terre'' n'est pas qu'un doux rêve. En six ans, le JPP s'est peu à peu développé pour couvrir aujourd'hui plus de cinquante villages dans quatre districts. Ses 12 000 membres reçoivent les conseils de cette ONG dont l'objectif est de promouvoir une agriculture durable selon les principes de la permaculture que son "inventeur" l'australien Bill Mollison définit comme "la création et l'entretien d'un écosystème agricole productif qui a la diversité, la stabilité et la résistance d'un écosytsème naturel". La permaculture exclut, entre autres, le recours aux intrants chimiques pour augmenter les rendements mais privilégie les engrais naturels. "Un fermier de Gumi [un des endroits où intervient le JPP] a utilisé du sorgho comme fumure explique ainsi Chris Evans, conseiller technique du JPP (4). Il l'a planté, l'a laissé poussé pendant un mois puis a labouré son champ avant de replanter des pommes de terres. Résultat : sa récolte a augmenté de 300%." Un exemple parmi tant d'autres qui montre que la permaculture - ou d'autres modèles agricoles - peuvent constituer une alternative au triptyque "engrais-pesticides-semences à haut rendement".
" Seules des options de développement prônant lexploitation rationnelle des terres, la valorisation des vocations des espaces et des ressources génétiques locales permettront une productivité et une durabilité qui interdiront les besoins et lusage des OGM " souligne Nora Berrahmouni du Programme des nations unies pour le développement en Algérie. Un point de vue que partage Dominique Louette : " Au Mexique, comme ailleurs dans les PVD, le niveau de la production agricole nest pas limité, ni même en grande mesure, par le matériel génétique des plantes cultivées. Il repose avant tout sur le bon fonctionnement des agroecosystèmes. Dans diverses communautés situées à louest du Mexique, lutilisation dun peu dengrais phosphaté au semis, la construction de barrières de pierres en courbe de niveau pour réduire lérosion ou le semis direct permettent de réduire les coûts et/ou daugmenter les rendements en maïs de 20 a 50%. Quelle variété améliorée ou génétiquement modifiée permet de telles performances ? Penser que les OGM vont résoudre le problème de la production alimentaire mondiale, cest continuer sur la voie empruntée depuis plusieurs décennies par lagriculture, et contestée avec véhémence dun point de vue tant environnemental que productif. Cest continuer à voir le sol comme un support pour lancrage des plantes, et les ravageurs et adventices comme des ennemis à éliminer. Cest reproduire le processus de la Révolution verte en faisant la promotion de technologies destinées aux agriculteurs les plus nantis. "
La biodiversité, garante de la sécurité alimentaire
Une voie dautant plus dangereuse que lintensification des cultures saccompagne forcément du recul de la biodiversité, comme la déjà prouvé cette fameuse Révolution (voir chapitre III). Les variétés à haut rendement prennent en effet le pas sur des variétés, certes plus anciennes, mais beaucoup mieux adaptées aux conditions locales. De quoi mettre en péril l'équilibre alimentaire d'une région au lieu de le consolider. " La sécurité alimentaire à long terme ne repose pas sur lintensification à tout prix de lagriculture mais sur la diversité biologique rappelle Arnaud Apoteker. Les études montrent que les communautés écologiques diversifiées sont plus résistantes à la sécheresse ou à dautres déséquilibres écologiques qui provoquent des variations de populations despèces individuelles. Ces principes de diversité et de stabilité sont également utilisés dans les systèmes traditionnels dagriculture. Une profusion de variétés et de races locales sont cultivées pour une meilleure adaptation aux conditions écologiques locales et une plus grande gamme de résistance à diverses maladies et parasites. "
Si ces pratiques culturales ont disparu dans les pays industrialisés, elles restent encore bien vivaces dans de nombreux pays du Sud. Cest le cas entre autres en Inde comme la constaté Carine Pionetti, une ethnologue qui y a réalisé une enquête sur la biodiversité agricole (5) : : " Lagriculture traditionnelle pratiquée, aujourdhui en Inde, dans une logique dautosubsistance repose sur la diversité biologique. La diversification des cultures donne aux petits paysans lopportunité de répondre à un grand nombre de besoins. Varier les cultures est non seulement la clé dun équilibre nutritionnel mais aussi dune certaine stabilité dans la fertilité et lhumidité des sols. Cette pratique constitue en outre une méthode efficace de lutte contre les insectes prédateurs. Dans un système connu sous le nom de baranaja, ou " douze graines ", traditionnellement pratiqué dans les montagnes des Garhwal Himalayas, les graines des diverses plantes (petit mil, amarante, sorgho, haricots, soja, noix dolique) sont semées en association de manière à optimiser les interactions en termes de taille, de complexes de racines, de capacité à stocker lhumidité, de cycle de nutriments Quoique les taux de production soient généralement peu élevés dans les agricultures traditionnelles, ces systèmes peu exigeants en intrants assurent des rendements stables et ont lavantage de népuiser ni les ressources, ni la capacité des gens à assurer leur propre survie. " C'est précisément ce modèle traditionnel et la sécurité alimentaire qu'il assure que l'intrusion des OGM risque de remettre en cause.
Bref, les multinationales de l'agro-chimie ont beau se poser en sauveurs universels, la réalité des pays du Sud montre que les plantes transgéniques sont plus une menace qu'une chance. "Il est clair que ces efforts n'ont pas vraiment pour objectif de nourrir le monde" résume Niel Ritchie pour qui de toutes façons, le problème de la faim est plus le fruit de la pauvreté que d'un déficit alimentaire : "Selon Peter Rosset, directeur exécutif de Food First et co-auteur des "Douze mythes de la faim dans le monde", la planète produit assez pour fournir à chaque personne au moins 4,3 livres de nourriture par jour. La faim dans le monde n'est donc pas dû à une production inadéquate de nourriture mais à un système déficient d'accès et de distribution." Un avis que partage de nombreux spécialistes de la question. "La bataille contre la faim et la malnutrition exige des actions sur plusieurs fronts conclut le journaliste indien Bharat Dogra (6). Il faut des mesures pour réformer le système foncier et instaurer l'égalité ; pour conserver l'eau et protéger les forêts ; pour favoriser une agriculture biologique basée sur des semences locales ; et enfin pour faire obstacle aux brevets, OGM et autres trouvailles des gros capitaux de l'agrobusinnes."
Manque de transparence
Au discours fallacieux des entreprises de biotechnologie sur la sécurité alimentaire répond comme en écho le manque de transparence sur les études qu'elles mènent. "La désinformation, l'absence de clarté et la nature secrète des travaux sur les OGM sont des problèmes majeurs" constate Edward Hammond de Rafi. Difficile de savoir par exemple où sont cultivées les parcelles de plantes transgéniques. Lenquête menée en France par deux associations, les Amis de la Terre et France Nature Environnement, montre l'opacité entourant ces essais : près de la moitié des 96 administrations départementales interrogées ont refusé de communiquer les sites où des OGM sont expérimentés. En Inde aussi, les organisations paysannes se heurtent au manque de clarté des semenciers. "Un violent débat a eu lieu au Karnataka et Andhra Pradesh contre Monsanto qui a introduit la culture de plantes transgéniques dans des champs dessais raconte Bharat Dogra. Les organisations paysannes ont allégué que ces essais utilisaient la technologie Terminator. Le porte-parole de Monsanto a répliqué que cette dernière nétait pas utilisée ici et quau contraire ces essais utilisent des OGM qui aideront à réduire lutilisation de pesticides chimiques. Certains activistes ont alors rétorqué quen aucun cas une compagnie qui est propriétaire du brevet de la technologie Terminator ne doit être autorisée à mener des essais dans les champs en Inde".
La même opacité entoure lincorporation dans les aliments de produits provenant dOGM. En Europe, où le cadre législatif est à ce jour le plus étoffé, une directive rend bien obligatoire depuis le 2 septembre 1998 létiquetage des denrées alimentaires qui " contiennent des produits à base dOGM ". Mais les additifs et les arômes ne sont pas concernés par cette réglementation. Pas plus que les produits dans lequel ne subsiste aucune trace de la transformation génétique (cest le cas notamment des huiles). Bref, lheure où le consommateur pourra librement choisir des produits garantis sans OGM nest pas encore arrivée. " Le mélange intentionnel des produits transgéniques et des produits conventionnels signifie limpossibilité pour les consommateurs de choisir des produits exempts de contamination génétique précise Arnaud Apoteker. Les fabricants de produits alimentaires savent trop bien que les consommateurs sorienteraient vers les aliments non transgéniques sils en avaient le choix et préfèrent le lui ôter, arguant des difficultés techniques pour assurer la ségrégation des cultures transgéniques et de la nécessaire hausse du coût pour le consommateur de produits conventionnels. De plus, les Etats-Unis prétendent que les règles de lOMC nautorisent pas de distinguer les OGM des produits conventionnels, et par conséquent rendent illégales les obligations de ségrégation, voire même détiquetage, des produits OGM. " Cette position est pourtant difficilement défendable et pourrait même savérer dangereuse pour le consommateur sujet aux allergies. " Le risque daugmentation des allergies est dautant plus réel poursuit Arnaud Apoteker (3) que les personnes sujettes à des allergies alimentaires savent bien quels aliments éviter mais quelles ne pourront pas savoir si elles sont allergiques aux aliments modifiés génétiquement, surtout dans le cas où les produits issus du génie génétique constituent des additifs alimentaires. "
Les citoyens mis à lécart
En fait, tout se passe comme si les gouvernements et les entreprises de biotechnologie s'étaient ligués pour éviter tout débat sur la place des OGM dans notre société. "Le manque d'informations venant de sources officielles - Etats et firmes - constitue un véritable obstacle à l'ouverture d'un débat ouvert à l'intérieur de la société civile" avance Edward Hammond Bharat Dogra y voit là la marque du lobby de l'industrie agro-chimique :"Il est clair que cette technologie a de très larges implications et il y a un urgent besoin de débattre ses conséquences variées avant que les OGM soient relâchés ou commercialisés à grande échelle. Mais les possibilités de débat ouvert et impartial sont grandement réduites quand une telle technologie est dans les mains dintérêts commerciaux impatients de transformer leurs investissements en profits lucratifs. Les intérêts commerciaux agissent comme un lobby pour faire pression pour lutilisation dOGM et pour affaiblir la régulation et les restrictions." "On retrouve ici une certaine analogie avec le développement de lénergie nucléaire, issue de découvertes scientifiques relativement contemporaines, pour lequel le public a été écarté des débats et des instances de décision, à cause justement du caractère très technique de cette activité, qui justifiait aux yeux des décideurs den écarter les citoyens, incapables de comprendre la technique ni den saisir les enjeux rappelle Arnaud Apoteker. Comme pour le nucléaire, les possibilités dapplications militaires des techniques du génie génétique (fabrication darmes bactériologiques) risquent rapidement dimposer une surveillance policière des usines de semences génétiquement manipulées afin déviter les risques de prolifération, éloignant encore les possibilités démocratiques de débattre de la production semencière et alimentaire. Nous sommes actuellement confrontés au développement extrêmement rapide des plantes transgéniques, sans que la société civile ait eu à un quelconque moment la possibilité de sexprimer ou peser sur des choix irréversibles."
Pour Jacques Mirenowicz, biologiste et journaliste (Suisse), cette volonté délibérée d'étouffer tout risque de contestation n'a rien d'étonnant (7) : " A partir du moment où les sociétés industrielles nécessitent l'essor continu des sciences et des technologies pour soutenir la croissance, il est logique que ses dirigeants et ses responsables rechignent à prendre en compte les réticences à l'égard de ce qui constitue le socle même de leurs stratégies. Le mode actuel de développement est incompatible avec une telle critique. En fait, il est pratiquement impossible à la démocratie représentative d'être représentative sur cet enjeu - du reste jusqu'il y a peu presque toujours occulté des discours de politique générale. Or, face à la contestation qui monte en puissance autour des sciences et des technologies, les autorités publiques des pays industrialisés, dans un effort pour suppléer les défaillances de la démocratie représentative, organisent, de plus en plus, des expériences de démocratie participative ou délibérative (c'est-à-dire en formant les participants sur le thème abordé) à l'échelle nationale. Mais dès lors, pour prendre un exemple très actuel, que les organismes génétiquement modifiés (OGM) représentent un formidable gisement de croissance, de fortes contraintes pèsent sur ces expériences, a fortiori si l'industrie du génie génétique est puissante dans le pays organisateur. Ainsi, au printemps 1998, ni l'initiative suisse "pour la protection génétique", que rend possible son système de démocratie semi-directe, ni la "conférence de citoyens" française sur "les OGM dans l'agriculture et l'alimentation" n'ont permis de subordonner les OGM aux enjeux de la sécurité alimentaire locale et l'agriculture durable. Dans le premier cas, il s'agissait d'une vulgaire bataille de chiffonniers entre des initiants intransigeants et des scientifiques barricadés dans un corporatisme aigu. Dans le second, il s'agissait d'une mise en scène, du reste hypermédiatisée, sur la meilleure façon de "gérer" des OGM conçus comme un fait acquis, et non pas d'une véritable évaluation de leur légitimité dans une société dont près des trois-quarts de la population - les sondages sont nets - ne veulent pas( ). La concurrence féroce autour de cette technologie à peine sortie des éprouvettes, sur laquelle les pouvoirs publics comptent comme sur les canots de sauvetage - trop peu nombreux - à bord du Titanic, pour relancer la croissance, ne les encourage pas à favoriser un débat sur le fond ni à reconnaître que l'agriculture biologique constitue une véritable alternative au génie génétique en réponse aux problèmes que pose la chimie en agriculture. Aussi, pour éviter de répéter, dans le domaine agro-alimentaire, les erreurs commises en matière de production d'électricité, pour ne pas avoir à attendre que d'infernales irréversibilités émergent à leur tour dans ce secteur, il est urgent de réfléchir aux conditions susceptibles de rendre possible la mise sur pied d'expériences de démocratie délibérative crédibles à chaque fois qu'une technologie flambant neuve sort des laboratoires. Il est temps de cesser de considérer que parce qu'une découverte est faite, elle doit s'imposer partout comme une fatalité divine, naturelle ou autonome. Mais comment faire, puisque toute critique, en ce domaine, se heurte à la puissante idéologie gestionnaire, revendiquée par tous les dirigeants, qui vise à asservir la recherche à l'innovation dans l'optique d'une croissance sans fin relancée ? Comment faire, lorsque cette volonté débouche sur la mise en place de toute une panoplie de stratégies défensives, dont le but commun est de neutraliser toute contestation, quel que soit son fondement ? "
La difficile mobilisation des paysans du Sud
La situation est pire dans les pays en voie de développement où l'accès à l'information est encore plus difficile. "Seuls 20% environ des habitants du Sud ont une idée de ce que représentent les OGM. C'est un problème majeur s'inquiète Fred Zinanga du CTDT. Ces gens sont une proie facile pour les lobbyistes qui travaillent pour le développement des plantes et des animaux transgéniques." Cette méconnaissance est due à l'insuffisance de moyens de communication permettant de toucher rapidement lensemble de la population. Mais aussi aux conditions de vie difficiles qui empêchent les paysans de lutter pour autre chose que pour leur survie comme c'est le cas dans les oasis sahariennes témoigne Fayçal Ababsa Smati de lInstitut national de recherche agronomique (Algérie) : " Il existe un décalage patent entre le débat mondial sur les OGM et les préoccupations des communautés oasiennes en Algérie (monopolisées par lurgence et la nécessité). Deux mondes. Le débat est dactualité, bien sûr. Mais lactualité de deux mondes différents ne peut être que différente dun monde à lautre. Le retard est de plus en plus grand et le fossé de plus en plus profond. Nous envions au monde occidental certains de ses débats. Pendant que les initiés confinent leurs discussions aussi savantes dans labsolu que virtuelles pour nous, dans les sphères de la technoscience et de léconomie marchande internationale, les agriculteurs sahariens improvisent au quotidien de pathétiques stratégies pour se défendre (et non pour lutter) contre la réduction de leur espace de vie et dactivité, qui lui se trouve dans le monde tristement et péniblement réel des humbles. Cest la stratégie de la survie. " Et cest parce que ces agriculteurs sahariens ou dailleurs " nont aucun pouvoir économique, social et politique pour développer une conscience citoyenne contre ce danger, que la solidarité de la société civile internationale doit se manifester plus activement si on veut éviter que les firmes produisant et commercialisant les OGM, gênées par lopposition de la société dans les pays développés ne transfèrent leurs activités dans les pays du Sud plus fragiles économiquement et politiquement comme cela a déjà été le cas pour les déchets nucléaires, les industries polluantes, les pesticides toxiques ou bien encore les produits pharmaceutiques expérimentaux ou déclassés. "
L'urgence à déterminer les responsabilités
Cette solidarité entre pays du Nord et pays du Sud est plus que jamais nécessaire. Car le développement des OGM est un phénomène mondial et que la nature ne connaît pas de frontières. "Les OGM sont des organismes vivants rappelle l'organisation écologique Greenpeace (8). Ils peuvent se multiplier, transférer leurs gènes et se disperser. Ils ne respecteront pas les limites des champs ou les frontières entre Etats." Le traitement du problème transgénique doit donc se faire à l'échelle de la planète. Surtout dans le domaine de la responsabilité. Qui paiera si une plante transgénique résistante aux herbicides transmet son gène à d'autres variétés ? Qui dédommagera les consommateurs si un maïs transgénique s'avère toxique ? Lentreprise de génie génétique qui a développé lOGM, lEtat exportateur, lEtat importateur, lagriculteur qui a cultivé lOGM ? A ces questions cruciales, la conférence mondiale sur la biosécurité qui sest tenue à Carthagène en Colombie en Février 1999 devait apporter des réponses. Mais les négociations ont échoué et ces interrogations demeurent aujourdhui encore en suspens.
Par contre, ce qui est clair dès à présent, c'est le clivage qui sépare des pays aux idées opposées. La réunion de Carthagène a vu saffronter dun côté le groupe des pays exportateurs dOGM (groupe de Miami) où figurent les Etats-Unis, lAustralie, le Canada, lArgentine, le Chili et lUruguay et de lautre côté, lUnion Européenne et les pays du Sud qui souhaitent défendre le principe de précaution. Le groupe de Miami est opposé à lextension de laccord au delà des organismes vivants modifiés (OVM), ce qui exclurait les dérivés dOGM cultivés tels que les aliments transformés, les vaccins et les produits pharmaceutique. Les Etats Unis ont aussi exigé que le protocole sur la prévention des risques biotechnologiques ne puisse se substituer aux obligations des pays au titre de lOrganisation mondiale du commerce. On voit que laccord sur un protocole international sur la prévention des risques biotechnologiques dépend du bon vouloir des pays les plus engagés dans la production dOGM où se concentrent les intérêts financiers des firmes dagrobiotechnologies. Aussi se pose la question de la possibilité réaliste dune autre voie. Une voie de la prudence et de la responsabilité qui serait pourtant la plus souhaitable au vu des risques écologiques et sanitaires que représentent les OGM.
Notes :
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