Chapitre I, cinquième section :
Il est nécessaire de questionner plus largement l’éthique d’une science qui occasionne un grand risque de périls nouveaux, ainsi que le processus de développement qui implique une diffusion rapide [et quasi-incontrôlée] de ces périls.
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Et si on parlait Ethique ? La question détonne dans un débat où il est plus question des milliards de dollars investis par les multinationales de l'agro-chimie que de morale. Et pourtant, de la transgression des lois de la nature au pillage des ressources naturelles du Sud, le développement des OGM suscite de nombreuses questions qui sortent du simple registre économique. "Tout ce qui est techniquement réalisable sera réalisé, quoi qu'il en coûte moralement." La règle dite de Gabor va-t-elle encore une fois se vérifier ? Pas sûr. Parce que les manipulations du génome touchent au secret de la vie, les réactions se multiplient un peu partout dans le monde pour dénoncer le brevetage du vivant ou le principe même de la transgenèse. Tout comme les OGM, l'éthique n'a pas de frontière et la conjugaison de ces deux mots résonne de manière dissonante dans de nombreuses cultures et systèmes de pensée.
La transgression des lois de la nature
De la transgenèse à la transgression, il n'y a que quelques lettres. Une barrière trop mince pour empêcher l'homme de faire le pas de trop. En sélectionnant les gènes de n'importe quel organisme vivant pour les introduire dans n'importe quel autre, il fait voler en éclat les barrières interspécifiques. Magique ? Dangereux plutôt corrige Robert Ali Brac de la Perrière, coordinateur de la rencontre de Rishikesh : "Le premier enjeu des OGM est certainement économique. C’est celui qui conserve la préséance dans le débat international. De nombreux enjeux dans d’autres domaines (juridique, système agricole, environnement, alimentaire, équité des échanges...) y sont liés. Mais l’enjeu le plus fondamental a trait à la maîtrise du rythme de transgression des barrières entre les espèces, rendue possible par le génie génétique. La théorie de l’évolution nous enseigne que des échanges de gènes se sont produits entre les espèces depuis l’aube de la vie sur terre. Ce sont des événements rares et non orientés vers une finalité précise. Le génie génétique permet des transgressions en routine orientées vers des objectifs précis. Les implications sur l’évolution de la diversité biologique ne concernent pas seulement l’agriculture mais la société entière. La production des organismes génétiquement modifiés questionne les représentations et les systèmes de valeurs des différentes sociétés humaines qui, en retour, interrogent le système de valeurs de la technoscience au service d’une société de consommation."
Pour le biologiste moléculaire, le vivant est devenu une matière première comme une autre, un assemblage de gènes malléables à l'envie, uniquement destinés à se plier à nos besoins. Mais à trop jouer avec les gènes, l'Homme risque d'en oublier la nature particulière qui fonde la relation de l'agriculture, et de notre alimentation à la terre. Avec tous les dangers que cela comporte comme le prouvent déjà les récentes affaires de la vache folle, du bœuf aux hormones, des porcs aux antibiotiques ou du poulet à la dioxine... "Avec les manipulations génétiques, le bricolage sur la matière même du vivant et sa marchandisation, le monde agricole devient de plus en plus identique au monde industriel et perd la spécificité de sa relation avec le monde vivant regrette Arnaud Apoteker, de Greenpeace France. Les plantes ne sont plus des espèces végétales, mais des unités de production de molécules. L'agriculteur devient un " moléculteur ", un ouvrier spécialisé de la chaîne de production de substances nutritives ou pharmaceutiques. La société, de plus en plus urbaine, est de plus en plus déconnectée de la nature et perd la notion de la part agricole de son alimentation, de la relation entre le champ et l’assiette. "
La science au service unique du profit
Tout ça pour quoi ? Pour des espèces sonnantes et trébuchantes. " Les entreprises orientent la biotechnologie dans la voie qui leur promet les profits les plus importants et les plus rapides. Leur stratégie se préoccupe peu du bien-être social et humain dénonce Bharat Dogra, journaliste indien. Beaucoup de sociétés impliquées dans les OGM sont également présentes dans l’agrochimie et leurs efforts visent avant tout à promouvoir leurs ventes d'herbicides. " Ce n'est certainement pas un hasard si la grande majorité des plantes transgéniques commercialisées aujourd'hui contiennent un gène de résistance aux herbicides. Les entreprises les plus en pointe dans les sciences de la vie sont en effet toutes de gros producteurs de produits chimiques. Pour elles, les OGM font partie d'une stratégie commerciale leur permettant d'écouler leurs productions de pesticides. En moins de dix ans, les Dupont (numéro 1 mondial de la chimie), Novartis (numéro 1 mondial des produits phytosanitaires) et autres Aventis (née de la fusion d'Hoechst et de Rhône-Poulenc) ou AstraZeneca (grand groupe pharmaceutique et d'agrochimie) ont tous constitué un important pôle "sciences de la vie".
L'exemple le plus caricatural est peut-être celui de Monsanto. Au cours des dernières années, la multinationale américaine a dépensé plusieurs milliards de dollars pour prendre le contrôle de nombreuses entreprises de semences et de biotechnologie. Il est vrai que pour le chef de file de la campagne mondiale de promotion des OGM, le temps c'est de l'argent. Le brevet de RoundUp, son produit phare générateur d'importants bénéfices, expire en l'an 2 000 dans la plupart des pays, ce qui permettra alors à ses concurrents de commercialiser des produits similaires. Pour faire face à cette échéance, Monsanto a donc développé des plantes transgéniques résistantes au RoundUp. Avec obligation contractuelle pour les agriculteurs qui achètent ses semences de traiter leurs cultures avec cet herbicide. Rusé ! Difficile après ces quelques explications de croire encore au discours humaniste de Monsanto qui clame haut et fort que les OGM permettront de lutter contre la faim dans le monde.
Main basse sur le vivant
Surtout lorsqu'on voit que cette offensive commerciale s'accompagne d'une gigantesque opération de privatisation du vivant. Un tabou est tombé au début des années 80 avec la décision de la cour suprême des Etats-Unis d'accorder pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité un brevet sur un organisme vivant. Depuis, les entreprises de biotechnologies se sont lancées dans une course effrénée au brevetage de micro-organismes, de plantes et d'animaux génétiquement modifiés. Cette "brevetmania" pose de nombreux problèmes éthiques. Le vivant n’est-il pas un bien public ? Ne fait-il pas partie d'un patrimoine mondial commun et intergénérationnel ? Peut-il être privatisé comme n'importe quelle invention ?
"De nombreuses traditions religieuses et culturelles considèrent l’extension des brevets aux organismes vivants comme intrinsèquement inacceptables affirme Geoff Tansey, spécialiste de la politique alimentaire, dans un rapport intitulé "Commerce, propriété intellectuelle, alimentation et diversité biologique" (1). Plus particulièrement, revendiquer une invention humaine concernant un matériel vivant viole la conscience de ceux qui croient en un créateur divin et que la vie est un don, un héritage partagé de l’humanité." "Le vivant se reproduit et se multiplie dans le champ du paysan. Cette faculté fondamentale du vivant est à tout le monde - comme la lumière du soleil et l'air que nous respirons. Elle est fondatrice de notre existence individuelle et collective s'insurge également Jean-Pierre Berlan, directeur de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique (France) dans un de ses articles (2).(…) Au nom du progrès et de la compétitivité – traduisons : des immenses profits qu’ouvre la privatisation de ce bien commun de l’humanité – nos sociétés sont en train de la confisquer et d’en faire le privilège de quelques grandes entreprises Ce privilège revient à nous faire condamner nos portes et nos fenêtres pour permettre aux marchands de chandelles de nous les vendre. Il fait du paysan un pirate et du citoyen un receleur."
Le brevetage du vivant marque une nouvelle étape dans la marchandisation de notre société où tout - ou presque - s'achète et se vend. "Breveter les formes de vie constitue une avancée significative dans le processus plus large qui veut faire de la vie une marchandise et qui veut réduire la valeur de la vie et de la nature à sa simple expression économique assure Geoff Tansey. (…) Le droit relatif aux brevets représente l’équilibre que la société a trouvé entre le principe de la rétribution de l’inventivité dans une culture commerciale et concurrentielle, et le principe de mettre gratuitement à disposition le savoir tiré de la recherche. Cependant, du fait d’une privatisation croissante, la recherche scientifique semble se détourner des valeurs traditionnelles d’ouverture et de discussion pour s’orienter vers la confidentialité et le secret. Il est à craindre en conséquence qu’avec le pouvoir grandissant du secteur des entreprises, l’extension des brevets aux formes de vie ne rompe un équilibre déjà bancal et ne renforce le pouvoir des entreprises, tout en marginalisant davantage les questions de bien-être humain et de justice sociale. Certains groupes plaident pour que soit totalement repensée la façon dont la promotion de l’innovation est faite dans l’agriculture et les sciences de la vie."
Le risque à terme est de voir l'alimentation de la planète totalement dépendante du privilège juridique accordé à quelques entreprises. " A-t-on réfléchi au coût historiquement exorbitant du progrès génétique privatisé ? Qui contrôlera le monopole que l’on s’apprête à confier à quelques firmes multinationales ?" s'interroge Jean-Pierre Berlan (2). Au bout de cette logique se dessine les contours d'une société qui bafoue les droits fondamentaux. Déjà, aujourd'hui, les agriculteurs font l'expérience des conséquences de la privatisation des ressources naturelles de la planète. Leur liberté et leur indépendance se réduisent comme peau de chagrin avec la commercialisation de plantes transgéniques soumises à des conditions très strictes. Les paysans qui achètent des semences de soja résistantes à l'herbicide RoundUp par exemple n 'ont pas le droit d'utiliser d'autres herbicides, ni de garder leurs semences pour les replanter l'année suivante, ni de les échanger avec leurs voisins…Pis encore, Monsanto engage des détectives pour surveiller les agriculteurs et vérifier qu'ils ne gardent pas une partie de leur récolte pour les semailles de l’année suivante. Sinon, gare au coup de matraque. Les contrevenants doivent détruire leurs production et dédommager le géant américain. Tout ça pour avoir simplement donné au vivant la possibilité de se reproduire !
Rapports Nord/Sud déséquilibrés
Cette dérive est encore plus flagrante dans les pays en développement. Car le brevetage du vivant s'y accompagne d'une véritable spoliation des savoirs et d'un patrimoine végétal unique. D'aucuns y voient même une nouvelle forme de colonialisme et de pillage des ressources naturelles du tiers monde. En brevetant certaines variétés végétales, sans leur accorder aucune contrepartie financière, les entreprises de biotechnologies privent les paysans locaux du fruit de leur travail. Car ce sont eux qui, de génération en génération, ont entretenu cette biodiversité, nulle part aussi riche. "Dans les pays industrialisés, l’octroi de brevets aux sélectionneurs en vue de protéger la création de nouveaux cultivars est une injustice vis à vis des pays du Sud fustige Kakule Kasonia, scientifique congolais travaillant pour la banque de données de médecine vétérinaire traditionnelle (Belgique). En effet, contributeurs importants dans la création des banques de semences et de gènes, ils sont exclus dans l’exploitation de celles-ci. Des variétés domestiquées, cultivées et améliorées par des générations de paysans du Sud sont, une fois croisées avec d’autres variétés, protégées par des brevets et revendues à des prix excessifs dans leur pays d’origine comme des variétés nouvelles et différentes sans tenir compte des efforts de toutes les générations de paysans qui ont permis d’apprivoiser précédemment ces variétés. (…)
Mais le rapport de force entre pays du Sud et pays du Nord est si déséquilibré que " la convention internationale équitable" que Kakule Kasonia appelle de ses vœux n'est certainement pas pour demain. Les négociations qui ont lieu autour de l'Accord sur les droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sont en effet outrageusement dominées par les puissances industrielles qui visent à protéger les intérêts de leurs entreprises aux détriment des droits des communautés rurales (voir chapitre VII). "Un processus de négociation juste et équitable est souhaitable pour qu’à long terme, les accords commerciaux internationaux fonctionnent fait remarquer Geoff Tansey (1). De plus, la légitimité d'un système basé sur des règles repose sur le fait qu’il puisse être également accessible à tous ses membres. A l’heure actuelle, la différence des niveaux de ressources et de capacités des parties en négociation est telle que nombreux observateurs estiment que tous les membres de l’Organisation mondiale du commerce peuvent difficilement être considérés comme également capables de participer aux négociations ou de bénéficier équitablement de la procédure de règlement des différends. Dans de telles conditions, il est peu probable qu’un accord final quelconque représente un juste équilibre des intérêts. Il reste encore beaucoup à faire pour produire un système de négociation équilibré qui ne soit pas abusivement dominé par quelques pays puissants qui sont eux-mêmes fortement influencés par le secteur des entreprises."
Des comités d'éthique sous influence
Et l'éthique dans tout ça ? Elle a bien du mal à s'exprimer dans des sociétés où le débat démocratique a été verrouillé, où le tout OGM s'impose avant même que la société civile n'ait eu à un quelconque moment la possibilité de vraiment pouvoir s’exprimer (voir chapitre IV). En France comme dans de nombreux autres pays, le questionnement éthique a été volontairement circonscrit aux comités ad hoc mis en place dans les années 80. Des comités d'éthique qui, selon Jacques Mirenowicz, biologiste et journaliste (Suisse), ne peuvent remplir correctement le rôle critique qui devrait être le leur (3) : "On a longtemps voulu croire, surtout après 1945, que les technologies produites pourraient rester aussi neutres que les chiffres du PIB, ou alors ne produire que des effets bénéfiques. Puis, dans les années 70, les laboratoires se sont mis à engendrer des complications médicales qui ont nécessité, dans l'urgence, une sérieuse prise en charge par les pouvoirs publics. L'arrivée du premier "bébé éprouvette", en 1978, a profondément renouvelé le champ de l'éthique, une branche de la philosophie à l'époque en profonde léthargie. Dans les années 80, tous confrontés au même phénomène, les pays industrialisés ont, chacun leur tour, mis sur pied des comités d'éthique (ou des commissions au rôle équivalent) avec pour mission d'organiser la réflexion et de donner des avis, publics et consultatifs, parfois assortis d'une charge éducative, sur les pratiques qui impliquent des conflits de valeurs liés aux bourgeonnement de technologies dans le domaine des sciences de la vie. (…) Le rôle de ces comités est pourtant critiquable pour au moins trois raisons, dont la troisième apparaît fondamentale: (i) de nombreux scientifiques, à la fois juges et parties, sont présents dans ces comités. Or, ils sont fatalement en porte-à-faux avec leurs pairs, dont les conditions et les possibilités de chercher dépendent de la législation en vigueur ; (ii) pour légiférer, il incombe aux parlementaires de réfléchir aux effets, notamment subjectifs, de l'essor des sciences et des technologies. Or, l'expérience démontre que les avis des comités nationaux d'éthique finissent souvent dans les lois (un phénomène très clair en France). En se réappropriant les avis de ces comités, les parlementaires leur confèrent un rôle paralégislatif largement illégitime puisqu'ils détournent la démocratie ; (iii) les membres des comités d'éthique représentent les milieux directement impliqués dans les sujets qui font problème et qu'ils ont à traiter. Comme le dit l'ingénieur et philosophe Michel Tibon-Cornillot, les comités d'éthique sont représentatifs d'une culture "coordonnée et homogène". Ils sont "l'émanation de la société industrielle en marche. Ils en sont nécessairement les hérauts, puisqu'ils font par définition partie de ceux à qui cette société donne la parole". Les comités d'éthique ne peuvent donc pas jouer ce rôle critique dont l'époque a tant besoin. Leur réflexion s'inscrit à l'intérieur - et renforce - la logique dominante à laquelle ils adhèrent. Une façon, là encore, de verrouiller le débat démocratique sur les sciences et les technologies."
Le rejet des citoyens du monde
Heureusement, le verrouillage ne peut être total et des voix s'élèvent pour dénoncer le brevetage du vivant. "Des débats très vifs sur les réglementations concernant les brevets du vivant sont actuellement menés par des organisations de la société civile (organisations professionnelles de médecins, de paysans, associations de consommateurs, associations confessionnelles, ONG, partis écologistes...) constate Robert Ali Brac de la Perrière. Ces débats ont lieu partout dans le monde et expriment une large opposition à des réglementations qui apparaissent fondamentalement injustes et/ou bafouant la dignité inhérente au vivant." D'autres, plus virulents, dénoncent non seulement la mainmise de quelques multinationales sur le patrimoine de la planète mais aussi le principe même de la transgenèse. "Nous rejetons les manipulations génétiques construites à ce jour sur l'absence d'une éthique et qui viole l'intégrité humaine. Ces techniques ne permettent pas de garantir la sécurité de la vie humaine, des espèces animales et végétales qui occupent la terre depuis des millions d'années ont ainsi déclaré une cinquantaine d'organisations paysannes indigènes et les mouvements environnementalistes de la société civilo-américaine réunis à Quito (Equateur) en janvier 1999 (4). Cette technologie est la partie conséquente et exacerbée d'un processus de développement global basé sur les inégalités entre les régions, l'exploitation des êtres humains et de la nature. C'est la subordination des économies paysannes et traditionnelles des pays en voie de développement aux appétits gigantesques des grands groupes internationaux de l'agro-industrie."
Notes :
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Gènes de l’esprit et gènes du cœur Issiaka-Prosper Laleye, professeur d'épistémologie et d'anthropologie de l'Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal développe une "approche anti-réductionniste" des organismes génétiquement modifiés. (…)"D’un point de vue anthropologique, c’est à dire dans la perspective de la compréhension de l’homme et de l’humain, le fait pour l’homme d’être capable de modifier le vivant au niveau de ses gènes est en soi un phénomène grandiose auquel il faut constamment s’efforcer de donner ses justes dimensions. Ce ne sera pas facile ; car il s’agit de dimensions également grandioses ; et pour l’homme, le grandiose n’appartient pas au quotidien. En nous interrogeant sur les droits des communautés rurales face aux implications des OGM, nous n’abordons pas le phénomène OGM dans ses causes et comme à son point de départ. Autrement, nous nous serions d’abord demandés quel(s) gène(s) et quelle manipulation génétique faite par qui et quand nous a comme êtres humains rendus capables de telles choses. Nous nous contentons plutôt de considérer le phénomène OGM dans quelques-unes de ses conséquences majeures. Et nous sommes, pour cela, obligés de nous interroger sur quelques-uns au moins des innombrables mécanismes qui, au niveau des sociétés actuelles et de leur culture instaurent imperceptiblement, mais sûrement et pour longtemps ce que nous pouvons déjà appeler l’ère des OGM. Amenés ainsi à nous focaliser sur le droit, nous sommes, sans le faire exprès, enclins à négliger quelque peu d’un côté la dimension métaphysique ou spirituelle de ce phénomène OGM et de l’autre sa dimension éthique. Or, que peut bien être un droit que n’inspire aucune spiritualité et que ne sous-tend aucune visée morale ? Ou plutôt, et pour être plus précis, que peut valoir un droit qui ne veut pas, n’ose pas ou ne peut pas regarder en face son propre soubassement spirituel et que ne préoccupe pas les principes moraux sur lequel il se fonde et les règles morales qu’il induit ? S’il y a cependant un avantage à ne point abandonner la perspective juridique, c’est que cette perspective qui est présentement la nôtre est propre à nous faire voir intellectuellement et nous faire sentir au fond de nous-mêmes, l’urgence d’une action. Mais s’il est urgent d’agir, c’est qu’il est encore plus urgent de savoir pour quoi et pourquoi agir. Dès lors, savoir comment agir n’est plus une question laissée totalement de côté ; puisque notre présence ici est déjà un début de réponse et le prolonger dans nos diverses actions dès notre retour chez nous, et chacun avec les moyens qu’il saura s’offrir. S’il n’est pas facile de réfléchir sur les droits des communautés rurales face aux OGM, et encore moins de mener une action en faveur de ces communautés, c’est à mon avis parce que le monde actuel, notre monde, fonctionne selon une logique de périphérisation permanente qui refoule continuellement certaines catégories de personnes dans les régions externes de tout ce dont la vie humaine concrète est faite tels que le pouvoir, la formation ou l’éducation, la santé, le loisir et même la spiritualité. C’est pour cela, à mon avis, que la pauvreté sous toutes ses formes est et demeure, pour notre monde, un problème visiblement insoluble. Car, bien que certains aspects de cette pauvreté puissent être maîtrisés et que notre monde en possède, justement déjà, les moyens objectifs, nous demeurons incapables cependant de les maîtriser ; tout simplement parce que notre monde n’en a pas ou ne veut pas s’en donner les moyens spirituels et moraux. Voici les trois dimensions de la question des OGM qui, pour le moment, rendent particulièrement difficile une action efficace en faveur des communautés rurales. La première est scientifique et même technoscientifique. La deuxième est politique ou même socio-politique ; car l’octroi des moyens technoscientifiques obéit partout à des dispositions et à des considérations fondamentalement politiques. La troisième est commerciale étant donné que les modifications génétiques portent sur des " choses " préalablement prises dans les réseaux nationaux et internationaux d’échanges des biens et des services et que ces réseaux commerciaux tiennent et maintiennent l’humanité entière dans leurs mailles à la manière dont un filet de pêcheurs tient ses poissons. Or les communautés rurales dans le fonctionnement de notre monde ne sont ni au centre de nos politiques, ni de nos sciences, ni de nos accords commerciaux mondiaux. Mais je veux que l’on me comprenne bien. Je ne veux pas dire qu’à ces trois niveaux, personne ne pense aux communautés rurales ni ne parle d’elles. Ce serait plutôt le contraire. Car on dirait qu’on ne parle que d’elles. Mais paradoxalement, si les communautés rurales - appelées masses rurales il n’y a pas si longtemps - sont désormais au centre de toutes les conversations, c’est qu’il y a longtemps qu’on leur a fait quitter le centre du monde. Et c’est simplement, mais bien tragiquement, il faut le dire, parce que ce monde qui est le nôtre fonctionne en les périphérisant. La reformulation de notre question pour qu’une action en faveur des communautés rurales face aux OGM soit possible pourrait donc être la suivante : comment donner aux communautés rurales assez de savoir et de pouvoir pour qu’elles puissent gérer à leur propre avantage, certes, mais en même temps à l’avantage de l’ensemble de leurs sociétés les nouvelles capacités que les manipulations génétiques mettent, désormais, à la portée de l’humanité ? C’est là de toute évidence une question de connaissance autant que d’action et pour ma part, ce n’est pas en tant qu’individu isolé que je la formule et la considère. C’est au contraire en tant que membre et animateur d’une équipe pluridisciplinaire qui s’est assignée comme tâche d’étudier l’ensemble des mutations qui affectent le monde rural sahélien de l’Afrique noire.Cette équipe, c’est l’ERMURS, Equipe de recherche sur les mutations du rural sahélien. Et ce qu’elle se propose de faire, c’est de bâtir dans le cadre de la jeune université Gaston Berger de Saint-Louis, au Sénégal, un observatoire de la biodiversité sociale et naturelle. S’informer sur la biodiversité, former et éduquer les communautés rurales sahéliennes à la connaissance, au respect, à la conservation, à l’utilisation, etc. de leurs patrimoines géniques au triple plan animal, végétal et socioculturel en vue de consolider et de sauvegarder la biodiversité de la nature et de la société – pour ne pas dire de l’humanité – telles seront les principales tâches de cet Observatoire. L’objectif principal de cet outil de pensée et d’action étant de contribuer à faire muter quelques-uns des gènes de nos intelligences, de nos cœurs et de nos esprits pour que les mutations génétiques puissent profiter à l’Homme, à tout l’Homme et à tous les Hommes !" |
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