L'interaction accrue des sociétés humaines oblige à une perception globale des enjeux. La relation à l'environnement par une meta-société planétaire se bâtie progressivement. Cette construction ne se fait pas sans heurts, ni sans risque. Cinq ans après le sommet de la Terre et la ratification par 179 pays de la Convention sur la diversité biologique à Rio de Janeiro, de nombreuses incompréhensions et méfiances persistent parmi les acteurs impliqués dans la gestion de la biodiversité. La négociation internationale concentrée sur des débats d'experts et des campagnes de lobby de firmes ou d'ONG internationales tient à l'écart la plupart des citoyens . Ceux ci, perdus dans les enjeux des calendriers des conférences, sommets et forum globaux, qui se succèdent à un rythme effréné, dégagent leur responsabilité au profit d'un cercle étroit d'initiés et l'élaboration démocratique des décisions globales devient alors un exercice plus fragile.
La biodiversité est un concept difficile à représenter et à traduire. Les initiateurs de la Convention, en voulant rassembler sous un unique chapeau l'ensemble des accords internationaux se préoccupant de la préservation des êtres vivants, en ont vulgarisé le terme. Le concept est suffisamment ouvert pour que tout un chacun, dans son domaine d'activité puisse se sentir concerné. Cependant à cause de cette conception holistique, généreuse, qui épouse l'ancienne notion de Nature, les acteurs, eux-mêmes issus de formation et d'écoles de pensée spécialisées, sont déroutés. Aucune discipline ne peut offrir à elle seule l'approche encyclopédique des sciences de la nature et de la société que recouvre le concept de biodiversité. La fragmentation disciplinaire institue d'importants clivages entre personnes se préoccupant d'objets biologiques et sociologiques différents, à des échelles d'espace et de temps différents . Assis autour d'une même table où se mélangent le jargon de l'économiste et celui du généticien, le dialecte du taxinomiste avec celui du forestier, les membres de la communauté gravitant autour de la Biodiversité apparaissent comme les artisans d'une Tour de Babel au destin incertain.
La Convention aurait cependant souhaité
confier l'arbitrage du bien fondé de sa stratégie opérationnelle
aux scientifiques. Les législateurs ont prévu un organe subsidiaire
consultatif, chargé de fournir des avis scientifiques, techniques et
technologiques. Un travail considérable a déjà été
produit pour dire l'état des lieux et l'état des questions : "L'évaluation
mondiale de la biodiversité " récemment publié par le Programme
des Nations Unies pour l'Environnement représente la compilation de plusieurs
centaines d'expertises. Cependant la notion de biodiversité reste encore
" fort ambiguë dans son fondement scientifique" constatent des généticiens
moléculaires. Et si les biologistes structurent volontiers la diversité
biologique sous trois aspects : diversité des espèces,
diversité génétique intraspécifique et diversité
de l'organisation du vivant dans un écosystème,
ils ne peuvent définir de manière univoque les concepts de base
que sont : le gène, l'espèce et l'écosystème.
Alors que le terme biodiversité est maintenant labellisé à
l'échelle globale par la mise en oeuvre de la Convention sur la diversité
biologique, c'est sur une acceptation polysémique et équivoque
que s'est mise en place une stratégie opérationnelle du Fonds
pour l'Environnement Mondial, mécanisme financier de la Convention
doté de 2 milliards de dollars pour quatre ans , dont 40% sont alloués
aux activités sur la biodiversité.
A l'interface entre la science et la société, la gestion raisonnée de la diversité biologique doit savoir maîtriser les deux phénomènes cruciaux que sont l'érosion génétique d'une part et la diffusion des organismes génétiquement modifiés d'autre part.
1. Le postulat de base qui a déjà été vérifié dans des cas précis attribue à la diversité génétique une fonction positive dans la durabilité des systèmes biologiques. Le corollaire étant que l'érosion accrue de ces dernières décennies est un facteur d'insécurité pour la société. Il est inutile d'insister ici sur le rythme actuel d'extinction des espèces, les menaces de dysfonctionnement de grands écosystèmes comme la forêt tropicale, ou encore la fonte des ressources génétiques dans l'agriculture moderne par la généralisation de races et variétés à haut rendement. L'érosion génétique appelle à une réflexion à la fois technique et politique sur le mode de conservation. La conservation ex situ dans les banques de gènes ou dans les zoos et jardins botaniques et une conservation in situ dans des aires protégées (parcs nationaux, réserves..) qui ont été jusqu'ici privilégiées, apparaissent aujourd'hui coûteuses et discutables dans leur efficacité. Les politiques de conservation ont longtemps visé à exclure les communautés humaines, niant les modes d'organisation sociales, les savoirs traditionnels et les systèmes de valeurs qui étaient attachés ce qui a occasionné une situation de crise et de conflits sociaux. Elles ne disposent toujours pas aujourd'hui d'instruments juridiques et politique garantissant la durabilité de la conservation. Par ailleurs ces lieux conservatoires parce qu'ils sont censés avoir en charge la protection de la biodiversité, donnent une bonne conscience qui déresponsabilisent les citoyens et les entreprises dans leurs activités courantes .
Toute politique de conservation entraîne des transferts de technologie et de financement. En effet les pays du sud plus pauvres, certains très pauvres, sont les détenteurs des plus grands gisements de biodiversité, mais leurs politiques de développement, de sécurité alimentaire ou de survie ne réservent généralement pas à la conservation des espèces le premier rang des priorités. Le consentement à payer des pays riche pour la conservation de la biodiversité des pays pauvres s'est souvent posé en terme de qualité de placement, de recherche d'efficacité des coûts sur des zones à forte diversité. Depuis peu cependant les politiques d'aide favorisent de nouveaux projets plus intégrés à la vie économique et sociale ordinaire, dans lesquels la participations des communautés locales jouent un rôle majeur.
2. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) sont le produit de biotechnologies récentes qui permettent le transfert d'un gène et son expression d'un organisme à un autre sans tenir compte des barrières de reproduction naturelle. Par exemple, on trouve ainsi actuellement sur le marché les tomates transgéniques de conservation longue dont une partie des gènes viennent de virus et de bactéries, ou encore du soja résistant à un herbicide abritant des gènes de Pétunia, de bactéries et de virus. Nous voici à l'aube d'une ère nouvelle, certainement aussi atroce, inespérée que celle du contrôle de l'atome par les physiciens. L'utilisation des OGM n'est pas sans risque et renvoie aux questions de biosécurité: comment évaluer les effets à moyens termes du largage des OGM dans la nature ? La fuite en avant est-elle irréversible puisque d'une part "on arrête pas le progrès" et que d'autre part la dispersion des micro-organismes génétiquement modifiés ne peut-être contenue? Les réglementations nationales ont-elles encore un sens, et peut-on produire une norme internationale universellement appliquée? Parallèlement au développement de l'industrie du vivant , se met en place un impressionnant attirail juridique de protection intellectuelle sur les produits des biotechnologies : plantes ou animaux transsoniques, vaccins. On constate que les ressources génétiques entretenues par les communautés rurales ainsi que les usages et connaissances populaires sont d'accès libre et servent de matériaux de base à la production de nouvelles ressources à accès contrôlé. Le débat sur les brevets et les droits des paysans est une question clé de l'appropriation du vivant.
Il importe aujourd'hui de définir les bases d'une gestion responsable et démocratique de la diversité du vivant à l'échelle mondiale. Cela implique de mettre en pratique le dicton "penser global, agir local" mais aussi de faire en sorte que le "local" soit correctement représenté dans le "global". Ce qui doit se traduire par des efforts conséquents dans les orientations suivantes:
Cette note de stratégie est largement tiré d'un document publié par la revue Ecodécision (Pas de conservation sans participation publique. , hiver 1997 , 28-30). Elle renvoie pour plus de détails aux travaux et comptes rendus de récents forum concernant les principaux enjeux sur la biodiversité.