Le lourd tribut des travailleurs du palmier dattier

La douceur d’une datte masque les peines endurées par les grimpeurs de palmier qui parfois payent de leur vie l’exercice de leur métier. Le 2 février 2017, dans la palmeraie de Beni Isguen, il a suffit d’une fraction de seconde pour que Mustapha Cherifi, phœniciculteur très chevronné, chute du palmier où il travaillait et laisse trois orphelins et une veuve enceinte de leur 4 ème enfant.

Mustapha Cherifi  faisait partie de ces centaines de milliers de travailleurs du palmier dans les pays producteurs de dattes, qui entretiennent leurs propres palmeraies ou louent leurs services à des propriétaires de palmeraies.
Pour produire des dattes, il faut escalader un palmier 6 à 8 fois dans l’année, afin de le polliniser, le soigner, couper les palmes sèches, récolter. Comme le palmier est un simple tronc, sans branches pour s’y attacher, les accidents sont nombreux et se soldent trop souvent par des traumatismes, des handicaps à vie, des décès. Par exemple, en décembre 2014, nous nous trouvions en Tunisie pour des essais du harnais de sécurité et les collègues tunisiens nous avaient informés qu’au plus fort de la récolte des dattes, les ambulances ramènent un grimpeur accidenté par jour dans les oasis situées autour de Chott El Djerrid (Douz, Kebili, Tozeur).
Le métier n’est pas attractif, et rares sont ceux qui l’exercent par choix. Les grimpeurs deviennent de plus en plus rares, ce qui compromet l’entretien des palmeraies, en particulier les anciennes plantations, riches d’une précieuse biodiversité, mais inaccessibles aux engins mécaniques de type nacelles qui pourraient se substituer aux grimpeurs.
L’outillage archaïque utilisé par les grimpeurs de palmier n’est pas fait pour rassurer, il se limite souvent à une simple corde et quelques instruments de sciage à l’efficacité aléatoire.
A cela s’ajoute l’absence de couverture sociale, le grimpeur n’est pas considéré comme un paysan car il ne travaille pas sur ses propres terres. Il effectue un travail qui le rapproche du salarié agricole mais, étant rétribué à la tâche, il ne peut prétendre à la couverture sociale des ouvriers agricoles salariés.
Partant de tous ces constats, nous avons initié en 2011 avec Tazdaït, une petite organisation de l’oasis de Beni Isguen en Algérie, un projet qui consistait à avancer dans deux directions : moderniser l’outillage du grimpeur de palmier afin de le rendre plus sûr, et susciter le débat autour de son statut afin que la sécurité sociale lui soit accessible dans des conditions correspondantes à ses revenus.
Sur le volet outillage, nous avions entrepris collectivement de travailler à l’élaboration d’un harnais de sécurité. L’entreprise Petzl, spécialiste des activités verticales, nous a apporté un mécénat de compétences remarquable. Pendant 3 ans, des missions ont été organisées pour permettre aux techniciens de PETZL d’interagir avec une équipe d’une dizaine de grimpeurs de Beni Isguen et de Guerrara. Mustapha faisait parti de ce groupe, il était parmi les plus grands contributeurs, toujours souriant, toujours disponible. Nos rencontres se déroulaient dans l’ambiance enthousiasmante que les gens de Béni Isguen savent si bien créer. En même temps que se renforçait notre amitié, le projet prenait forme. Nous étions parvenus en 2014 à un prototype qui ne demandait plus que quelques réglages ultimes avant d’être soumis à des investisseurs pour être industrialisé.
Mais depuis 2014 il ne nous a pas été possible d’aller plus loin et de développer l’outil avec Tazdaït.
D’une part, cette association n’a pas pu renouveler son agrément pour continuer à exercer. En effet, l’Algérie s’est dotée récemment d’une réglementation très contraignante, dans un contexte de lutte contre le terrorisme, obligeant les associations à délimiter leur territoire d’intervention et les cloisonnant strictement dans des domaines encadrés par des tutelles administratives : agriculture, commerce, environnement, culture, sport, etc. Or Tazdaït est un peu tout cela, elle regroupe des phœniciculteurs, des commerçants, des agronomes, des chercheurs, des artisans, etc. Cette pluralité qui fait sa force l’a disqualifiée aux yeux d’une administration pointilleuse. Les événement meurtriers qui ont endeuillé le M’zab, au point de placer la région sous commandement militaire, n’ont fait que renforcer les difficultés.
D’autre part nos nombreux efforts pour lever des fonds afin de financer le développement du harnais et organiser des actions de sensibilisation sur le statut du grimpeurs ont très peu abouti. Les mécènes qui soutiennent les organisations de solidarité internationale comme BEDE sont réticents à financer des projets se déroulant en Algérie, considérée comme un pays riche. Beaucoup de fondations d’entreprises, qui attendent un retour sur investissement en terme d’image, considèrent que l’Algérie n’est pas un bon placement.

Outillage traditionnel

Groupe de travail pour élaborer un harnais de sécurité avec les ingénieurs de la fondation Petzl (Beni Isguen, nov. 2013)
Mustapha Cherifi testant le harnais de sécurité

Mustapha Cherifi (à droite) et son collègue et ami Noureddine Bensaadoun (à gauche) , lors du séminaire des Laboratoires Hors Murs organisé par BEDE en 2015 dans la région de Montpellier. Nourredine a miraculeusement survécu à une chute d’un palmier de 11 m en 2008.
Il a été immobilisé pendant un an. Mustapha a succombé sur le coup.
 Mustapha est tombé avant que le projet de harnais n’ait définitivement abouti; avant que la législation algérienne ne lui reconnaisse un statut de travailleur indépendant lui facilitant l’accès à la sécurité sociale. Il n’a eu droit qu’aux laconiques « Mektoub », « Allah Yerehmou »…
Son décès rappelle à tous les acteurs du palmier dattier combien sont impérieuses les évolutions de l’outillage et de la législation.
Pour l’heure, mes collègues de BEDE et moi-même avons perdu un ami.
Le palmier aussi.

Nordine Boulahouat
Chargé des programmes de BEDE pour le Maghreb